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mépris. Je suppose que le monde obéisse à des lois morales, la pratique de la vertu aura beau être réelle ; accompagnée d'un sourire ou d'un demi-baussement d'épaules , elle est tout extérieure. Le consentement ironique au bien ne passera jamais pour la bonne volonté, pour la volonté morale. En pariant pour les deux partis , on n'a pas réponse à tout, on n'a réponse à rien.
Renan pourrait répondre qu'en réalité il ne se décide pas ; il ne parie pas pour les deux partis, il oe parie pour aucun : vous n'avez pas le droit de parier, dit-il à Pascal. Cette attitude-ci est-elle plus raisonnable? Il ne le semble pas, et voici qui est piquant : il est absurde pour Pascal de parier et il l'est également pour Renan de ne point parier '. Le raisonnement de l'auteur des Pensées est impeccable ; dès qu'on admet la nécessité du pari, ne point parier, c'est parier contre. Mais cette nécessité est-elle réelle? Il ne le semble pas. Nous sommes, remarquons-le, dans l'hypothèse du scepticisme absolu. Pourquoi ne ferais-jc pas dépendre mon salut de l'adoption ou du rejet de
1. On trouvera une argumentation semblable à celle-ci, mais beaucoup pius détaillée, dans un article de M. Renouvier : Critique philosophique, 1878,11, p. 101.
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vêtements noirs? Pourquoi n'épiloguerais-je pas de même avec l'islamisme ou le bouddhisme ? Si Pascal fait porter son pari sur le catholicisme, c'est qu'il es1 dominé par la présence imposante de cette religion ; philosophiquement, le choix de l'objet du pari est arbitraire. 11 n'en est pas do même dans le cas de Renan. Que celui-ci le veuille ou non, il y a ou il n'y a pas un ordre moral du monde : la question de l'existence de cet ordre moral me vienl de ma conscience elle-même, de ma raison pratique. A qui me dit de parier pour ou contre le catholicisme, je réponds que je ne veux pas parce qu'il pourrait me demander de parier pour ou contre n'importe quoi au même litre. C'est ma raison elle-même qui me fait repousser l'alternative. Cette même raison, au contraire, me présentant une alternative, je puis avoir la fantaisie de l'écarter, mais c'est une fantaisie contraire à la raison. Et non seulement l'alternative est inévitable, mais encore il esl impossible de ne pas opter pour l'un des deui termes. i<~ sup- ; que le monde invisible existe et qu'il ail des rapports cachés mais réels avec le monde visible. Dans le cas où j'accepte La supposition et en tiens rompt.' dans mon existence, je gagne. Dans le cas
LA MORALE Ht
où je nie, je perds. Dans le cas où je resle indifnt, je me conduis comme si j'avais nié, je perds. On réplique : parier n'est pas croire; faut-il se contraindre à croire? Faut-il revenir au : pratiquez, cela vous abêtira? — En aucune façon, car nous ne sommes point placés dans l'hypothèse du scepticisme absolu. Nous avons des motifs d'affirmer l'ordre moral ; ce qui nous manque, c'est une démonstration positive. Si nous avions la certitude, la certitude que donnent des preuves proprement dites, nous n'aurions pas besoin de parier; mais si nous parions, ce n'est point que nous manquions de motifs de croire. Et ces motifs sont d'un ordre très élevé : ce sont les plus nobles aspirations de notre être intime et les exigences de la raison pratique. Quant à la conclusion, elle n'est pas l'abêtissement, elle est la satisfaction de nos plus pures passions et la pratique de la vie morale. On objectera : n'est-il pourtant pas scandaleux de parier? Nous répondrons qu'en effet il n'y a pas à présenter cette façon de se décider. Pratiquement, le pari n'existe qu'entre gens qui n'ont pas de raisons sérieuses pour se déterminer pour ou contre ; il ne s'agit dans l'ordre moral que d'avoir de la bonne volonté, il ne s'agit que
d'écouter cet instinct que Renan reconnaît sans cesse. Mais il eût fallu analyser cet instinct, et l'auteur des Dialogues philosophiques ne l'a jamais essayé. Une morale qui ne repose pas sur une critique de l'impératif est digne d'une philosophie qui ne repose pas sur une critique de la connaissance.