CHAPITRE V
De toutes les analyses que nous avons traversées résulte une conclusion chère à Renan : un homme a d'autant plus de valeur qu'il manifeste plus l'esprit. Par suite, dit-il déjà en 1848, il y a des individus qui ne comptent presque pas, ce sont ceux en qui sommeille à jamais l'aspiration confuse de l'univers. « La mort d'un Français est un événement dans le monde moral; celle d'un Cosaque n'est guère qu'un fait physiologique... Et quant à la mort d'un sauvage, ce n'est guère un fait plus considérable dans l'ensemble des choses que quand le ressort d'une montre se casse, et même
ce dernier fait peut avoir de plus graves conseil. Al. LIER. 7
qucnccs, par cela seul que la montre en question fixe la pensée et excite l'activité d'hommes civilisés. Ce qui est déplorable, c'est qu'une portion de l'humanité soit à ce point dégradée qu'elle ne compte guère plus que l'animal, car tous les hommes sont appelés à une vie morale '. »
Malgré ce dernier mot, Renan dénie, dès cette époque, aux individus une valeur propre. 11 voit dans la personne, non pas une fin en soi qu'il faut respecter, mais un moyen de poursuivre un but sacré. Si la chimie rendait l'acquisition de L'aliment si facile qu'il suffit presque d'étendre la main pour l'avoir, les trois quarts du genre humain se réfugieraient dans la paresse, c'est-à-dire dans la barbarie : « On pourrait employer le fouet pour les forcer à bâtir de grands monuments sociaux, des pyramides, etc.; il sérail permis d'être tyran pour manifester le triomphe de l'esprit*. »> Renan est alors démocrate, mais il entend par démocratie une sorte d'universalisme politique : C'est pour tous que le gouvernement travaille. S'il j avait des hommes qui ont leur raison en eux-mêmes el d'autres qui, ayant leur raison hors d'eux-mêmi s, ne sont bons