‹ La philosophie d'Ernest RenanChapitre 6 sur 127 · Souvenirs d'enfance et de jeunesse, pp · texte numérisé non relu

Souvenirs d'enfance et de jeunesse, pp

Renan a été si peu frappé parla distinction des trois ordres «le grandeur qu'il n'a jamais songea la discuter-; el quand il l'a niée puremenl el simplement, il n'a que trop prouvé de quelle manière superficielle il l'avait comprise. Il prétend avoir fait une étude spéciale des ouvrages de Descartes, de Leibnitz et de Locke : par quelle étrange fatalité, dans aucun de ses ouvrages, même dans son livre sur Averroës où la métaphysique aurait pu réclamer pins de place, ne laisse-t-il soupçonner une étude spéciale de ces philosophes ou n'émetil de réflexions sur la méthode en philosophie ! C'est M. Renouvier qui pose cette interrogation et il est impossible «le n'en point sentir la valeur. Pour «'es philosophes la méthode est l'essentiel ; elle esl même plus Importante que les résultats puisqu'elle les commande. Pour Renan, elle reste dans le vague, elle n'esl jamais, de sa part, l'objet d'un examen particulier; celle qu'il adopte ne ressemble ni «le près ni de loin à celle de l'un ou l'autre «le ers penseurs el elle n'esl pas fondée — qous le verrons -sur une discussion approfondie. Quanl à Malebranche, le contre-sens est complet : La nature, nous «lit Renan, m'apparaissait comme on ensemble <>ù la création particulière

n'a point de place et où, par conséquent, toul se transforme. . . Je pensais surtout à Malebranche qui dit sa messe toute la vie, en professant sur la providence générale de l'univers des idées peu différentes de celles auxquelles j'arrivais 4. » Par malheur pour cette affirmation, remarquons-nous encore avec M. Renouvier, Malebranche n'éprouvait que de l'horreur pour cette doctrine de l'éternel firri et du transformisme universel, qui nie la personnalité de la Cause première et qui était déjà bien connue de son temps ».

L'énigme n'est pcut-ôtre pas très compliquée. Qui ne songe avec attendrissement aux premiers élans de sa pensée vers la vérité? Nous revivons alors les émotions jadis éprouvées ; et comme nos lui les étaient très sincères, comme elles absorbaient toutes nos énergies, nous nous imaginons qu'elles initiaient en conflit des théories très fortes. Si nous avions sous les yeux, après trente ans de travail, le texte exact de ce que nous pensions dans la fièvre de l'adolescence, combien de formules, qui nous semblaient autrefois inattaquables, nous feraient mélancoliquement sourire! Il

i. Souvenirs d'enfance et de jeunesse, pp. 2"» 1 -2">2. 2. Cf. Critique philosophique, 1883, II, p. 74.

est bon de perdre ses dissertations d'écolier, «-lies seraienl un obstacle au rêve. Nous nous rappelons nos entretiens juvéniles avec les hommes d'autrefois et il nous semble qu'à ces heures lointaines nous écoutions Leibnitz, Bfalebranche el Descartes, d'homme à homme, avec la pleine intelligence de ce qu'ils nous (lisaient. Pourquoi Renan, évoquant le passé, n'aurait-il pas été dupe d'une illusion toute naturelle et qui nous doit être «hère?

Mais il y a plus. Nous avons déjà noté l'admiration du jeune Renan pour Cousin. Nous la retrouvons encore exprimée dans un article de son âge mûr, ft elle esl accompagnée cette fuis d'un détail el d'un aveu qui sont également importants : « Je connus le murs de 1818 dans sa première rédaction, celle de M. Adolphe Garnier, qui est la vraie, bous les ombrages d'Issj vers 1842. L'impression fut sur moi on ne peut plus profonde; je savais par cœur ces phrases ailées; j'en rêvais. J'ai la

conscience que plusieurs des cadres de mon esprit

viennenl de là, el voilà pourquoi, sans avoir jamais été de l'école de M. Cousin, j'ai toujours eu pour lui le sentiment le plus respectueux et le plus déférent, il a été, non an des pères mais an

drs excitateurs de ma pensée1. » Renan a raison, il tient beaucoup de son maître et il ne lui doit pas précisément le meilleur de sa pensée. Sur d'être dans la voie qui conduit à la conquête du vrai, Cousin n'a jamais suffisamment étudié les discussions sur la méthode qui remplissent l'histoire de la philosophie. Il a tenu à juxtaposer, à collectionner des résultats plutôt qua examiner par quels procédés on les avait obtenus. N'avons-nous point relevé un Irait analogue chez Renan? N'ester pas encore à l'école de Cousin qu'il a appris à parler de la contradiction de Kant, de la « volleface » qui lui a permis de reconstruire dans la Critique de la raison pratique ce qu'il avait ruiné dans la Critique de la raison pure * ? N'est-ce pas à l'éclectisme le plus orthodoxe qu'il a emprunté la distinction de la spontanéité et de la réflexion ou du syncrétisme et de l'analyse? N'en a-l-il pas retenu, à certaines heures, la trop fameuse théorie des deux sœurs immortelles, la religion et la philosophie, qui doivent se partager l'humanité? Toutes ces observations nous suggèrent une hypothèse : le maître trop admiré n'a-t-il pas pesé sur

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