Essais de critique et de morale, p, v
la pensée du jeune séminariste qui s'égarait avci volupté dans les écrits de Descartes, de Malebranche ou de Leibnitz? Accusé de panthéisme, Cousiu aimait à montrer que sa doctrine avait été celle des grands philosophes, ses prédécesseurs; dans un intérêt d'apologie, il était très porté à « solliciter » L'histoire. Renan a lu les ouvrages de ces métaphysiciens sous la direction de Victor Cousin, et c'est peut-être pour cela qu'il en a peu profité l.
En somme, Renan n'a fait, au séminaire d'Issy, que d'assez médiocres études de philosophie. Il n'en a pas retiré l'idée d'une méthode un peu précise; il en a emporté, avec un semi-rationalisme, un semi- scepticisme. Aussi la philosophie n'at-elle joué dans sa crise qu'un rôle restreint; elle n'y lut pour presque rien. 11 en convient luimême : <• L'histoire iï<> la philosophie el l'espèce de scepticisme dont j'étais atteint me retenaient
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dans le christianisme plu toi qu'elles no m'en chassaient. Je me répétais souvent ces vers que j'avais lus dans le vieux Brucker :
Iii-cu-si, fateor, sectas attentius omneg,
Plurima quaesivi, per singula quaeque cucurri,
Nec quidquam inveni rnelius quam credcre Christo '. »
C'est l'histoire et la philologie qui devaient provoquer en lui une tempête intellectuelle et l'empnrter loin de L'Eglise. Une les connut réellement quà Saint-Snlpice. Or à Issy, il faillit entrer dans une voie toute différente de celle qu'il a décidément choisie. « Ici, au bord de la mer, écrit-il en 1863, revenant à mes plus anciennes idées, je me suis pris à regretter d'avoir préféré les sciences historiques à celles de la nature, surtout à la physiologie comparée. Autrefois, au séminaire d'Issy, ces études me passionnèrent au plus haut degré; à Saint-Sulpice, j*en fus détourné' par la philologie et L'histoire; mais chaque fois que je cause avec vous, avec Claude Bernard, ...je me demande si, en m'a Hachant à la science historique de l'humanité, j'ai pris la meilleure part'. » Renan s'est plu sou-
1. Sonv. d'enf.eldejeun., p.258,ctv. p. loin, p. 182, un appendice.
2. Dialogues et fragmenta philosophiques. — Lettre à M. iïerthelot, p. 153.
-\ciii a revenir sur ce regret, et il l'a notamment exprimé dans ses Souvenirs : « Or je peux bien le dire, l'ardeur extrême que ces sciences (l'histoire naturelle et la physiologie) excitaient dans mon esprit me fait croire que, si je les avais cultil (1 une façon suivie, je fusse arrivé à plusieurs des résultats de Darwin, que j'entrevoyais. J'allai à Saint-Sulpice, j'appris l'allemand et l'hébreu; cela changea tout... Le regret de ma vie est d'avoir choisi pour mes études un genre de recherche qui ne s'imposera jamais et restera toujours fi l'état d'intéressantes considérations sur une réalité a jamais disparue1. »
Nous n'aurons pas le mauvais goût de discuter le brevet de capacité scientifique que Renan se décerne avec une si délicieuse ingénuité. Demander de quelles découvertes, ordinairement attribuées a Darwin, il pourrait réclamer la priorité, Berait probablement d'une malséante Ironie. Égaronsnous avec lui dans ses souvenirs un peu idéali il esl peu probable qu'il nous y apparaisse comme éminemment doué de cet esprit géométrique qui est la faculté essentielle du vrai savant-, une telle