Revue des Deux-Mondes, 1887, t. VI, p
évêque anglican Crowther, dont les thèses firent du bruit à Cambridge, dont lord Palmerston goûtait extraordinairement la conversation, qui pendant vingt-cinq ans a administré les missions du Niger, qui a écrit avec une précision vraiment scientifique le dictionnaire r-t la grammaire de sa langue et des langues voisines, (".liez les Cafres, un indigène, John Knox Bokwé, a entrepris l'histoire de son peuple, esl un publiciste de grand talent, et il est à la tête d'un mouveinen destiné à donner au christianisme de son pa\s une originalité cafre. Les Mosquitos ont toujours passé pour d'assez tristes échantillons de l'humanité; les voici pourtant à la vrille d'organiser le pastorat Indigène ; et le pastorat dont il s'agit n'est pas un ministère riiualiste, il implique la direction des écoles, la charge de la prédication et de la cure d âme, de graves responsabilités financières. Quels faits, contredisant ceux-ci, Kenan a-l-il jamais invoqués à L'appui de sa thèse '
En admettanl qu'une psychologie scientifique permette d'assigner à chaque peuple un rôle particulier dans l'n'iivre de la civilisation, en quoi la diversité des tâches entralnerait-elle l'inégalité des droits? Les deux sexes n'ont pas la même mis-
sinn à remplir ; on n'oserait pas soutenir qu'en conséquence de la diversité des fonctions, l'un doit être réduit en esclavage et l'autre investi d'une autorité qui n'aurait d'autre limite que la bienveillance et la pitié. Et puis, y a-t-il entre les peuples des différences analogues à celles qui distinguent l'homme et la femme? Nous savons ce qui constitue le sexe et nous ne sommes pas étonnés qu'il ait son retentissement profond dans la vie intellectuelle et morale de l'individu. Qu'ester qui constitue une nation? Ceci est moins clair et Renan a varié sur ce point.
Au début il a paru croire à une prédestination en quelque sorte physiologique de la race. Mais il a vite vu que celte explication ne résiste pas à l'histoire. Dans sa nouvelle lettre à M. Strauss, il commence à se dégager de cette sorte de matérialisme toul en fii maintenant certaines affirmations. L'idée nouvelle qu'il introduit, c'est que cette inégalité ne se montre pas entre les nations européennes : « elles sont les pairs d'un grand sénat où chaque membre est inviolable». La raison de ce fait n'est pas une communauté de sang: « L'Europe est une confédération d'États réunis par l'idée commune de civilisation. » La race est
ICO LA PniLOSOPIlIE D'ERNEST RENAN
donc un facteur, mais non le seul, des nations: c L'individualité il»' chaque nation est constituée sans doute par la race, la Langue, L'histoire, la religion, mais aussi par quelque chose de beaucoup plus tangible, par Le consentement actuel, parla volonté qu'ont les différentes provinces d'un État de vivre ensemble '. »
C'est L'examen des faits, et non pas un intérêt patriotique, qui a contraint Renan à modifier ses idées sur ce problème. A L'origine de ses études sur les Sémites, il avait attribué leur monothéisme à l'influence de la race, mais il a été conduit peu à peu à ne pas voir dans la race un simple effet du sang: «La race sans les institutions est peu de chose. • . I>e imites les institutions, la plus vivace, c'est la langue. La Langue se Bubstitua ainsi presque partout à la race dans la division des groupes de L'humanité, ou plutôl le mol race changea de sens. La Langue, la religion, les lois, les mœurs tirent la race bien plus que le sang. » a Enfin flans sa conférence Qu'est-ce qu'une nation? Renan revient sur cette question et L'épuisé. Le l'ail de la rare, dit-il, a eu une importance de pro-