‹ La philosophie d'Ernest RenanChapitre 67 sur 127 · Caliban, p · texte numérisé non relu

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Il nous faut donc revenir à la philosophie morale de Renan. Comme tous les adversaires de la déclaration de 89, il nie la nature rationnelle et morale de l'homme, il ramène le devoir à l'altruisme, et il est évident dès lors que la revendication des droits doit être pour lui la négation du sacrifice, un acte d'égoïsme. Le devoir, par conséquent, ne peut exister que lorsque les inégalités permettent aux hommes de se dévouer les uns aux autres J. La politique n'est que le prolongement de la morale. La valeur essentielle de la personne échappe forcément à quiconque méconnaît l'impératif de la conscience. L'individu sujet de la loi morale est une fin en soi, il ne peut servir d'instrument pour des fins étrangères, il ne peut être un organe su-

1. Il est impossible, en écoutant Renan, de ne pas entendre dans sa mémoire un écho de l'enseignement de l'École. Les inégalités sociales ont été trop souvent présentées par les docteurs comme la condition des vertus chrétiennes. Saint Thomas nous apprend que l'existence des pauvres assure la pratique de la bienfaisance et que sans les damnés Dieu n'aurait pas l'occasion de manifester sa justice et qu'il manquerait quelque chose au bonheur des élus.

bordonné, une partie d'un tout dont on pourrait exiger le renoncement passif, un moyen pour une œuvre générale où il s'engloutit. Il sérail vraiment étrange qu'après avoir nit: les prémisses, Renan eût affirmé les conséquences. Il a eu seulement le tort de ne pas voir qu'une négation obstinée, même en ternies amusants, des unes et des autres, ne tient pas lieu d'une réfutation philosophique.

L'esthétique devait donc devenir le principe de la politique aussi bien que de la morale. Après quelques velléités démocratiques, le philosopha eo vient a donner ses préférences, nonpasaux peuples qui assurent le mieux la dignité de la nature humaine, la liberté, le respect du droit, mais àceui dont la vie nationale a le caractère le plus pittoresque. Il donne la palme à l'Italie sur l'Angleterre, et l'Italie qu'il aime, ce n'est pas celle dont il a pu saluer vers le milieu du siècle les élans vers l'indépendance et les espérances viriles, c'est l'Italie îles lazzaroni el des capucins, magnifique mendiante, étalant au soleil ses haillons arrangés avec grâce, tantôt débitant ses oremus devant le bambino ou la madone, tantôt dansant sa tarentelle effrénée « Le moindre inconvénient du monde de Ghanning serait qu'on y mourrait d'ennui ; le génie y serait

inutile, le grand art impossible *. » Toujours la même affirmation : il est vain d'établir une hiérarchie «Mitre les trois ordres de grandeur dont parle Pascal. Mais où donc en est la démonstration ? Il y a finalement quelque impertinence à infliger à la conscience, sans trêve et sans argument, le même démenti. Il n'y a pas d'illogisme, en revanche, à se faire l'apôtre de l'inégalité : elle esl La condition du plaisir esthétique delacontemplation. « Ce que nous croyons mauvais est souvent utile ou nécessaire » ; il sert en tout cas à introduire dans les choses le pittoresque : « pour moi, je m'irriterais d'un monde où tous mèneraient la même vie que moi *. » Le penseur a le lot des plus subtiles jouissances : « Spectateur dans l'univers, il sait que le monde ne lui appartient que comme sujet d'étude, et, lors même qu'il pourrait le réformer, peut-être le trouverait-il si curieux tel qu'il est, qu'il n'en aurait pas le courage *. » Et la

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