‹ La philosophie d'Ernest RenanChapitre 73 sur 127 · in fkittoin rtligii* e, p · texte numérisé non relu

in fkittoin rtligii* e, p

qiio. d'après Renan, il ne mérite pas une définition spéciale. Il est le sentiment de l'idéal : il s'incarne tout d'abord dans des formes grossières, les seules que l'homme aux débuts de son évolution morale pût créer, mais suffisantes pour lui procurer cette émotion dont il ne peut jamais se passer. Peu à peu, à mesure que la raison se fortifie et que la lumière grandit, les fantômes divins dont les jeunes imaginations s'enchantaient ou s'épouvantaient, pâlissent et s'effacent; devant les audaces de la réflexion ils s'évanouissent. L'art se substitue, dans son inaltérable pureté, à ces folles créations et devient l'universelle et définitive religion de l'humanité. Ainsi la religion, culte souvent misérable de l'idéal, prend de plus en plus conscience de ce qu'elle est et vient s'absorber dans l'art. Et nous sommes obligés de constater que, dans la pensée de Renan, le sentiment religieux n'a pas une existence spécifique ; il est d'ordre purement esthétique. Nous irons jusqu'à dire que l'incomparable écrivain à qui l'on ne sera jamais trop reconnaissant d'avoir donné chez nous L'impulsion à L'histoire des religions, n'a jamais analysé jusqu'au fond le phénomène dont il a fait

L'objet de ses coustanles études. Car enfin l'ideuti-

fi ca lion du sentiment religieux avec le frisson de oature esthétique que procure Le mystère avait besoin d'être prouvée el elle ne l'a jamais été.

On essaiera peut-être de soutenir que Renan a été conduit à cette théorie parla pratique rigoureuse des méthodes historiques. Or la vérité paraît être que cette théorie l'a plus ou moins inconsciemment amené à (1rs conclusions historiques que la critique est loin de justifier.

Les effusions mystiques étant pour lui l'essentiel de la religion, il a jugé qu'elles devaient avoir été le plus fréquentes à l'âge d'or <!<• l'Église, à l'époque bénie des origines. A l'en croire, les rêves, les visions, les ravissements étaienl l'aliment ordinaire de la vie débordante. Dans les moments de calme — ou de fatigue —cette sentimentalité devenait ati, Qdrissement, et, au souvenir du Maître, on pieurail avec délices. « Il faut descendre jusqu'en plein moyen âge, a cette piété toute trempée des pleurs des Bain! Bruno, des saint Bernard, des saint François d'Assise, pour retrouver les chastes mélan-

colies de ces premiers jours où Ton sema vraiment dans les larmes pour moissonner dans la joie. Pleurer devint un acte pieux ; ceux qui ne savaient ni prêcher, ni parler les langues, ni faire des miracles, pleuraient*. » L'histoire de l'Église, jusqu'au moment où elle pénètre en Grèce, apparaît à Renan comme un progrès perpétuel de la mysticité qui, débutant avec les femmes de Jérusalem par la tend rosse et la suavité, devient, grâce aux femmes fie Syrie, embrasement et volupté. Mais quel lecteur non prévenu a vu dans les récits des Actes rien dé comparable aux effusions et aux spasmes dont on nous parle?

Est-ce la seule étude des faits qui a fait voir a Renan un ascète dans la personne de ce Paul, dont la doctrine aboutit à condamner l'ascétisme dans son principe et dans ses préceptes ? Quand le grand apôtre insiste, dans ses lettres aux Corinthiens, sur le précepte d'abstinence, ce n'est pas au nom d'une conception ascétique de la vie, c'est parce qu'il attend alors l'apparition prochaine du Christ et la fin du monde. A mesure que la catastrophe finale recule devant lui — c'est-à-dire à

l. Les Ap£tr$s, pp. 73-74.

mesure qu'il avance en âge — sa piété fait une place de plus en plus grande à la vie de famille, a la vie sociale et a leurs devoirs. Quand il recommande de « dépouiller le vieil homme et de revêtir le nouveau», ce précepte ne signifie nullement, comme l'interprète Renan, de « prendre en tout le contrepied de la nature»; il indique la nécessité pour chaque individu de devenir moralemenl et religieusement autre, d'orienter d'une façon nouvelle son être intime ; et si notre personnalité consiste essentiellement en une polarisation de nos énergies, un changement de polarisation équivaut à un changement de personnalité. Il y a là une vue qui ne manque peut-être pas de profondeur.

Il est d'autre part plus qu'étrange que, développant les théories de Paul, son historien ail a peine insisté sur la notion de la foi. Il réduit celleci a n'être qu'une croyance de l'esprit el à D'avoir d'autre utilité que de supprimer la loi : » Paul n'imagina pas d'autre manière de supprimer le péché que de supprimer la loi. Son raisonnement a quelque chose de celui des probabilistes : multiplier les obligations, c'est multiplier les délits : délier les consciences, les rendre aussi larges que

possible, c'est prévenir les offenses, puisque nul ne viole un précepte par lequel il ne se croit pas obligé1. » Nous pourrions demander en quoi L'apôtre est un ascète, s'il se représente le chrétien « comme un enfant qui, ayant obéi par crainte à des préceptes rigoureux, apprend avec joie la levée des interdictions qui n'existent plus - ». N'insistons pas sur cette apparente contradiction. Elle était inévitable dans l'exposé de Renan. La justification par la foi ne peut être que la justification par la croyance ou la justification par suite de la pure et simple suppression de la loi, si Jésus n'a laissé dans le cœur de ses disciples qu'un « souvenir tendre », un prétexte à effusions persistantes et à larmes d'amour. Mais qui oserait dire, après avoir lu les épltres de Paul, que le rôle de Jésus dans la pensée et la vie de l'apôtre se réduit à cela? Lorsque Paul va jusqu'à s'écrier : «Christ est ma vie», il ne lance pas une métaphore ; il affirme l'existence et l'action en lui d'un principe de vie, dans lequel il n'hésite pas à reconnaître l'esprit mémo de son Maître. Que ce mys-

Page 1