‹ La philosophie d'Ernest RenanChapitre 79 sur 127 · Questions contemporaines, pp · texte numérisé non relu

Questions contemporaines, pp

plus intimes et les plus délicieuses émotions. Mais qu'y a-t-il dans ces ineffables frissons qui rappelle les expériences tragiques de la plupart des nommes que l'humanité religieuse appelle des saints', nue des ascètes, dans la contemplation de l'infini, se soient plu à s'absorber en des extases plus ou moins voluptueuses, le fait est bien certain, et nul n'y contredira. Que pour beaucoup la piété consiste à goûter «les alanguissements d'une chasteté parfois douteuse au son des orgues et dans le demijour des cloîtres ou des cathédrales, c'esl encore an fait. Et que l'âme délicate et noble éprouve, elle aussi, de ces attendrissements intimes el discrets dont le souvenir la liante comme celui de cette Heur du Paraguay dont on ne peut oublier le parfum une fois respiré el qu'il faul retrouvera tout prix a travers les déserts, <»n en demeure aisément d'accord. Mais ce a'est poinl Là le toul de la piété. Ceui qui l'onl réduite à savourer de mystérieuses et suaves jouissances sont passés el il h est resté d'eux que l'écbo d'une musique un peu lointaine et capable tout au plus de remuer quelques âmes d'exception. Les grands conducteurs de 1 humanité religieuse ne se sont pas assis dans le secret peur écouter avec ravissement les ce-

lestes symphonies; dans l'envahissement d'une béatitude faite de tendresse et de torpeur, ils n'ont pas oublié la vie véritable ; ils en ont distingué au contraire avec une extraordinaire netteté les réalités et les obligations; ils ont crié, non parce qu'ils voulaient en être délivrés, mais parce qu'ils voulaient faire dans toute son héroïque grandeur leur métier d'hommes. Est-ce par impuissance de se plonger dans les voluptés de l'extase que les saint Paul, les Luther, les Pascal ont pleuré et prié? N'est-ce point plutôt parce qu'ils voulaient à tout prix réaliser dans leur existence la parfaite sainteté? La piété de Renan, à l'heure môme où il trouve pour la traduire les accents les plus caressants, ne ressemble guère à celle de ces hommes. C'est la piété d'un Breton très tendre, très féminin de nature et dont l'éducation n'a rien eu de viril. Il a goûté dans son enfance des émotions si enveloppantes qu'il n'a jamais pu y renoncer; et elles étaient si vagues, si profondément esthétiques., que, sa foi perdue, il a pu les retrouver dans les voluptés de la science et de l'art. « Plût à Dieu que j'eusse fait comprendre à quelques belles âmes qu'il y a dans le culte pur des facultés humaines et des objets divins qu'elles

atteignent une religion tout aussi suave, tout aussi riche en délices que les cultes les plus vénérables. J'ai goûté dans mon enfance et dans ma première jeunesse les plus pures joies du croyant, et, je le dis du fond de mon âme, ces joies n'étaient rien comparées à celles que j'ai senties dans la pure contemplation du beau et la recherche passionnée du vrai '. »

Cette philosophie de la religion est donc la traduction d'une personnalité. Loin d'être tirer de l'histoire, elle a au contraire déterminé la plupart des appréciations historiques de Renan. Là est l'explication de ce qui a si fort scandalisé dans plusieurs de ses ouvrages et nulle part comme dans la Vie de Jésus. Parmi les thèses qui lui sont chères, il en est une que Renan affectionne particulièrement : c'est que la piété la plus exquise n'exclut jamais les sopliismes de la conscience. Que le développement <l u sens moral ne marche pas toujours avec le développement du sentiment religieux, nous le savons de reste, hélas '■ Mais l'idée qu'on nous présente est autre. Ces deux développements ne sont jamais, absolument ja-

1, L'Aremr !e la Science, p. 318.

mais, parallèles, et l'incarnation la plus authentique de la piété la bien montré. On sait à quelle page, répugnante dans sa mièvrerie et son insolente indulgence, nous faisons allusion. Renan, convaincu que Jésus jouait le Messie, n'a pas hésite à le faire jouer aussi le thaumaturge au moment où l'incrédulité de Jérusalem ne pouvait plus être vaincue que par un coup d'éclat ; et, pour qu'un acte de charlatanisme ne fût pas comme une note dissonante dans une vie de sainteté, l'historien s'est comme complu à rapetisser son héros : « Il aimait les honneurs1 », nous dit-on. Il était quelquefois « rude et bizarre ». L'obstacle « l'irritait ». « Parfois on eût dit que sa raison se troublait. » Sa mauvaise humeur contre toute résistance l'entraînait jusqu'à des actes inexplicables et en apparence absurdes ». » Le grand mot de Jésus : « J'abattrai ce temple et je le rebâtirai », n'a jamais paru obscur à personne et les Juifs l'ont si bien compris qu'ils ont condamné Jésus pour l'avoir prononcé. Renan, lui, plutôt que d'en voir le sens profond ri grand, y devine une intention séditieuse on pire Sncore : « On ne sait pas bien quel sens Jésus

\- Vie de JeSus, p. 386.

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