Vie de Jésus, p
de l'Ame », celui-là même que les Patrice et les Brandan virent en songe. Il est avide de vivre dans l'idéal et pour cela de perdre de vue l'odieux réel; il chérit trop les chimères pour consentir à les faire descendre du ciel sur la terre. Comme il n'est pas fait pour l'action, il ne l'aperçoit qu'à travers le voile de ses répugnances, et il soupçonne qu'elle n'est jamais qu'une dégradation du rêve : «Au fond, dit-il, l'idéal est toujours une utopie. Toute idée perd quelque chose de sa pureté dés qu'elle aspire à se réaliser*. » Renan ne pouvait pas comprendre Jésus, il était condamné à le traiter comme un idéaliste qui n'a pas eu assez de contempler en lui Le bien, le beau, le divin, et quia commis l'erreur de rêver la lutte contre le mal et la conquête des âmes, comme un idéaliste qui a détérioré »'t flétri, au contact des hommes et il«'s choses, la fleur exquise de sa tendresse. Et ce qu'il a dit du Christ, il l'a répété de tous ceux qui ont prétendu convertir l'humanité : « L'homme d'action, tout noble qu'il est quand il agit pour un but noble, esl moins près de Dieu que celui quia ?écu de l'amour pur du vrai, du bien et du beau.
I, Vit itjékui, p. 258.
L'apôtre est par nature un esprit quelque peu borné ; il veut réussir, il fait des sacrifices. Le contact de la réalité souille toujours un peu. Les premières places dans le royaume du ciel sont réservées à ceux qu'un rayon de grâce a touchés, à ceux qui n'ont adoré que l'idéal. L'homme d'action est toujours un faible artiste ; car il n'a pas pour but unique de refléter la splendeur de l'univers ; il ne saurait être un savant, car il règle ses opinions d'après l'utilité politique ; ce n'est même pas un homme très vertueux, car jamais il n'est irréprochable, la sottise et la méchanceté des hommes le forçant à pactiser avec elles '. » Voilà une déclaration qui en dit plus long sur la tournure d'âme de Renan que sur celle de saint Paul. Renan ne nous a donc pas donné cette philosophie de la religion que nous étions en droit d'attendre et qui ne pourra être construite que par un philosophe doublé d'un historien. Elle reposera, en effet, sur des analyses précises et détaillées dames religieuses. Son auteur saura démêler avec une ingénieuse profondeur et sans parti pris les idées et les sentiments dont ont vécu