‹ La philosophie d'Ernest RenanChapitre 83 sur 127 · Dialogues philosophiques, p. IX · texte numérisé non relu

Dialogues philosophiques, p. IX

Renan y laissera quelque chose : la trace de sa personnalité. Cet homme a possédé la plus miraordinaire puissance de suggestion. De ses odyssées capricieuses sur les mers enchantées où, comme son aïeul Brandan, il chercha la terre de promission, il a rapporté le secret magique qui dompte les hommes; nul comme lui ne sut prononcer en ce siècle les paroles qui ravissent, enveloppent et enchaînent. Il a provoqué des états d'âme plus qu'il n'a répandu d'idées précises. Il est venu parmi nous, et, dès qu'il a parlé, de son ton lent et un peu voilé, avec son sourire aimablement ironique, les hommes ont été pris; ils ont senti des voix — non toujours 1 • s plus sérieuses et les plus pures — s'élever en eux et répondre à celle du magicien. Ils ont été sous Le charme de cette vie Laborieuse et tout entière consacrée à La contemplation du vrai et du beau, sous Le charme de cette sentimentalité vague et pénétrante comme une symphonie venant d'un monde lointain, sous le charme de cette pensée qui s'rst inflnimenl amusée au milieu des difficultés et des contradictions ; et, a la suite de L'eu • chanteur, ils se seraient volontiers laissé mener vers les abîmes les plus détestés. Ceux-là môme

qu'il no s'esl pas assujettis ne sauraient se vanter d'avoir échappé à toute atteinte, et du contact le plus rapide ils ont gardé souvent une blessure qui s'est malaisément fermée. Il n'y aura peutêtre pas, dans l'histoire de la philosophie contemporaine, un chapitre consacré à la doctrine de Rouan ; mais il n'y aura pas dans cette histoire une seule doctrine qui ne doive rien, soit par réaction, soit par influence, au renanisme. Et si, vers la fin du xix8 siècle, la pensée française se dégage de cette sorte d'envoûtement, on le devra moins sans doute à un progrès des idées proprement dites qu'à un renouvellement de la conscience.

Page 1