‹ La philosophie d'Ernest RenanChapitre 88 sur 127 · Souvenirs d'enfance et de jeunesse, p · texte numérisé non relu

Souvenirs d'enfance et de jeunesse, p

catalogue des décrets qu'une autorité infaillible a promulgués. Que, dans ces décrets, on distingue une seule erreur, c'en est l'ait du caractère infaillible de l'autorité. Auparavant, on acceptait tout; après cette découverte, on ne saurait accepter plus rien. Renan a reçu de ses maîtres une conception purement intellectualiste de la religion. Du jour ou il pose une question à l'autorité, il sent qu'il lui est infidèle et que chaque question nouvelle marquera un progrès dans l'infidélité. Cette autorité extérieure n'est pas, pour lui. illégitime par cela seul qu'elle prétend être L'autorité. Mais elle perd ses droits du moment qu'elle se trompe et qu'elle le laisse voir. Dire qu'elle est alors dépouillée de ses droits, c'est mal parler. Du moment où elle n'apparall plus comme incapable d'errer, elle est, en réalité, privée de tout pouvoir. Elle n'est pas dénoncée comme ayant des exigences immorales ; elle s'effondre doucement sous l'action dissolvante du doute, lue fois la ré flexion éveillée, il n'appartient plus a personne de rendormir. Les questions se posent toutes seules a l'esprit. <>n a beau les fuir ; elles se présentent sans cesse, elles sont toujours là. Renan écrite son directeur le (> septembre 1S 15, juste un mois avant sa sortie du séminaire :

« Je vois autour de moi des hommes purs et simples, auxquels le christianisme suffit pour être vertueux et heureux. Ah ! que Dieu les préserve de jamais réveiller en eux une misérable faculté, cette critique fatale qui réclame si impérieusement satisfaction, et qui, après qu'elle est satisfaite, laisse dans l 'âme si peu de jouissances ! Plût à Dieu qu'il dépendît de moi de la supprimer!. .. Ne serait-ce pas une contradiction de commander la conviction à la faculté qui crée la conviction ? ' »

Renan voit bien qu'il serait mal de céder à cette tentation, mais il voit surtout que ce serait parfaitement inutile. Et quand il est hors du séminaire, celte tentation a beau le visiter ; elle se heurte au même sentiment. Il l'écrit à sa sœur (13 octobre 1845) : « Il y avait des moments où mon passé reprenait son empire, mes doutes semblaient disparaître, et alors ma démarche me semblait mauvaise ; mais je sentais que ce n'était là qu'un eiïet momentané de ma fatigue intellectuelle et morale, et qu'au jour où je serais tranquille en ma chambre, je reviendrais à ma critique ■. » Il le confie également à M. Cognât (12 novembre 1845; : « Oh ! que

i. Souvenirs d'enfance et de jeunesse, y. 318. 2. Lettres intimes, p. 317.

j'en voulais à ma raison de m'avoir ravi mes rêves!.». Que de fois je fus tenté de choisir une vie simple et vulgaire, que j'aurais su ennoblir par l'intérieur. J'avais perdu le besoin de savoir, de scruter, de critiquer ; il me semblait qu'il m'eût suffi d'aimer et de sentir: mais je sentais bien qu'au premier jour où le cœur cesserait de battre si fort, la tète recommencerait à crier famine'. » Or, une fois écarté ce terme brutal de l'alternative, la vie n'aura plus qu'un but pour Renan : c'est de choyer et de cultiver cette faculté qui a fini par triompher en lui ; c'est de lui demander les plus exquises jouissances. Et ces jouissances lui viendront de l'exercice même de la pensée, «l'une indépendance jalousement conservée, d'une liberté qu'il défendra, non seulement contre les autorités ombrageuses, mais même contre la fermeté trop grande de ses propres opinions. Il trouve au dehors du séminaire une position qui assure sa \i'' matérielle. Aussitôt il est préoccupé par l'avenir de sa pensée. Il a pour de se spécialiser, de se donner i"iii i atier ;i une sciencr et de se priver ainsi d'une foule de plaisirs que lui procureraient d'autres

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