I. Matière et mémoire (troisième édition), page
a. Voir là-dessus mon Esquisse d'une psychologie (iradncûoik
française), V. B. 4 ; D, i~2 et La pensée humaine (traduction
française), 99-105.
yS LA PHILOSOPHIE DE BERGSON
Lorsque M. Bergson a cherché à maintenir la continuité aussi bien dans la vie de l'âme que dans la nature matérielle, là en se servant du concept de souvenir, ici à l'aide du concept de mouvement, il a dû être près d'adopter l'hypothèse de Spinoza d'après laquelle il y aurait un rapport de proportionnalité ou d'analogie entre la conscience et le mouvement sans que, pourtant, la conscience puisse être dérivée du mouvement, ni le mouvement de la conscience. C'est une hypothèse qui n'apporte point une solution, mais qui nous indique nettement comment nous devons comprendre la relation avant que nous nous engagions dans d'autres spéculations. M. Bergson la regarde comme une hypothèse de travail, ce qui, en vérité, a une grande importance puisqu'une hypothèse se justifie surtout par l'usage qu'on en peut faire. 11 est impossible de rejeter comme un instrument dont vous n'avez plus remploi une « hypothèse de travail » qui, à l'usage, s'est montrée applicable en cela qu'elle a posé de nouveaux problèmes et que
les résultats trouvés sont en accord avec elle. Cette hypothèse caractérise un des côtés de l'existence que nous ne pouvons comprendre qu'en suivant des voies déterminées et en partant de suppositions égalelement déterminées. M. Bergson reconnaît d'une façon encore plus décisive la valeur de cette hypothèse quand il y fait cette objection qu'elle n'est qu'une « constatation déguisée du fait ». En quoi consiste le déguisement, je l'ignore, mais une représentation des faits n'est après tout pas un si mauvais fondement pour la réflexion ultérieure ^
Si M. Bergson n'attribue pas grande valeur à une telle constatation, cela s'accorde avec l'idée qu'il a que les sciences de la nature sont des esclaves au service de la vie pratique et que par conséquent elles ne peuvent prétendre apporter une contribution importante à notre conception du monde. Et cependant il est frappant que le problème du
I. L'hypothèse de Spinoza comme hypothèse de travail. Bulletin de la Société française de philosophie^ I, p. 68. — Matière et mémoire, p. 2/I7.
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rapport entre l'esprit et la matière trouve son principal aiguillon dans le fait que des sciences de la nature est sortie une doctrine pour laquelle la nature matérielle est un grand enchaînement continu et qu'on ne peut embrasser tout entier le processus de mouvement, ce que d'ailleurs M. Bergson a parfaitement vu. Il a même beaucoup contribué à prouver cette idée qu'on n'a pas le droit de supposer que ce qui se passe dans le cerveau soit autre chose que du mouvement et que ce soient des processus de nature plus ou moins mystique. Mais de ceci il tire la conclusion injustifiée que le cerveau et l'organisme n'ont aucune signification pour la vie de la conscience si ce n'est dans les moments où elle intervient dans le monde matériel : d'ailleurs la conscience, selon lui, mène sa vie d'une façon indépendante, une vie qui contient beaucoup plus de virtualités que la nature matérielle n'en peut réaliser.
Dans une étude sur l'âme et le corps nouvellement parue, M. Bergson s'est exprimé ainsi : « Celui qui pourrait regarder à l'inté-
PSYCHOLOGIE ET PHYSIOLOGIE 8l
rieur d'un cerveau en pleine activité, suivre le va-et-vient des atomes et interpréter tout ce qu'ils font, celui-là saurait sans doute quelque chose de ce qui se passe dans l'esprit, mais il n'en saurait que peu de chose. Il en connaîtrait tout juste ce qui est exprimable en gestes, attitudes et mouvements du corps, ce que l'état d'âme contient d'action en voie d'accomplissement, ou simplement naissante : le reste lui échapperait. Il serait, vis-à-vis des pensées et des sentiments qui se déroulent à l'intérieur de la conscience, dans la situation du spectateur qui voit distinctement tout ce que les acteurs font sur la scène, mais n'entend pas un mot de ce qu'ils disent. »
Cette conception rétrécit à la fois la psychologie et la physiologie. Psychologiquement, la volonté et l'action ne peuvent être isolées des autres parties de la vie de l'âme. A chaque minute, « naît » une action, car il n'y a pas une sensation, pas un sentiment qui n'apporte un élément de volonté. M. Bergson fait une fausse abstraction lorsqu'il sépare de
HôFFDiNG. — Bergson. 6
raction la vie de la mémoire. Il transforme trop la vie de la conscience en une vie de rêve. Et même dans le rêve, même dans les souhaits a pieux », qui peuvent prendre la place du besoin d'action primitivement sanguin, les impulsions qui poussent à l'action n'ont pas complètement disparu. L'âme est alors, pour se servir d'une expression d'Helen Keller, comme un oiseau qui vole contre le vent. Si les instants de l'action ont des parallèles physiologiques, tous les états de l'âme en ont également. Il doit donc être possible à un observateur psychologique compétent de déchiffrer les processus du cerveau au moyen de l'analogie, même si les moments où l'on tend à une action allant au dehors sont plus facilement compris que les autres. Au point de vue physiologique, en face de l'affirmation qu'il y a dans l'âme beaucoup plus que ne peut exprimer le corps, il faut placer un mot de Spinoza dont la valeur n'a pas diminué avec le temps. « Personne n'a encore appris de l'expérience ce que le corps, regardé comme corps seulement, peut faire
d'après les propres lois de la nature ni ce qu'il ne peut pas faire, car personne ne connaît encore assez bien la constitution du corps pour que l'on puisse expliquer toutes ses fonctions. » C'est justement en ceci qu'est la grande importance de cette conception de Spinoza ; il incite à la fois la physiologie et la psychologie à poursuivre leur travail en recherchant dans leurs domaines respectifs la trace de la connexité intérieure pour arriver par là à monter lentement la voie qui conduira à l'intelligence de leurs mutuels rapports.
Dans cette proposition que la vie de l'âme contient plus de choses que n'en peut jamais exprimer le corps, qui n'est qu'un instrument pour l'âme, M. Bergson trouve la possibilité de l'immortalité de l'âme; mais on ne peut répondre scientifiquement à la question de savoir si cette immortalité vaut pour un temps infini ou seulement pour un temps limité, pour un temps x. Sa manière de penser s'accorde avec l'hypothèse dont Kant (quoiqu'il ne la regardât que comme
ein bleyernes Wafferiy une arme de plomb), recommandait l'emploi dans la polémique contre les matérialistes dogmatiques et que William James a reprise plus tard. Le corps serait considéré comme un étroit canal dans lequel est resserré le courant de la vie de l'âme et qui le rétrécit constamment sans pouvoir l'arrêter ni l'empêcher de rejoindre le grand flot de la mer*.
I. Voir Bergson, L'âme et le corps, dans le volume intitulé Le matérialisme actuel qui contient des conférences de plusieurs savants français, p. 24 et suiv., 45-48. Ce que dit Kaat à ce sujet se trouve dans la Kritïk der reinen Vemanft (deuxième édition), p. 806-808. — William James, Human Immorlality, 1899. — Les paroles de Spinoza sont dans \*Eihi<:a III, 2. Schoi.