‹ La Philosophie de BergsonChapitre 9 sur 28 · CHAPITRE IIÎ · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIÎ

La philosophie de M. Bergson et surtout sa doctrine de l'intuition sont en grande partie dirigées contre l'influence des sciences de la nature sur les sciences de l'esprit. Il y a donc un intérêt particulier à savoir comment il comprend les relations de la physiologie et de la psychologie, de l'âme et du corps, car c'est là qu'apparaît le rapport entre les deux grandes branches de la science humaine de la façon la plus nette et la plus déterminée. Il a traité cette question dans Matière et mémoire (1897).

M. Bergson commence par se poser strictement sur le terrain des sciences naturelles. Il veut s'en tenir uniquement à ce qu'apporte l'observation objective ^ à ce que

prouvent les méthodes des sciences de la nature. Tout ce qui se passe dans le monde environnant et dans mon propre corps, en y comprenant mon cerveau et mon système nerveux, n'est que mouvements de différentes espèces et de différents degrés. Du monde extérieur, le mouvement se propage dans notre corps. Il atteint la moelle épinière et le cerveau par la voie des sens et des nerfs et se poursuit par des mouvements excentriques. Notre corps est un instrument '¥^ I' qui reçoit le mouvement du dehors et le res- ,^^ j: titue à l'extérieur. Il n'y a, à ce point de vue, ''^'^' " \ aucune différence entre le cerveau et les ' autres parties du corps. Le cerveau a seulement plus de force que les autres organes pour conserver les actions qu'il a reçues ainsi et il ne les reproduit pas toujours immédiatement en mouvements, mais les fait souvent coopérer à des mouvements ultérieurs. Le corps, en y comprenant le? cerveau, est un instrument de mouvement, pas autre chose. A aucun degré, dans aucun sens, à aucun point de vue il ne sert de

préparer et encore moins d'expliquer une représentation. Ce qui, dans nos perceptions, peut être expliqué par Faction du cerveau, ce sont les actions qui sont commencées ou préparées ou occasionnées, mais ce ne sont pas nos perceptions elles-mêmes. Encore moins l'activité du cerveau contient-elle quelque explication du souvenir et d'une activité supérieure de l'esprit. Si tout dans le cerveau et hors du cerveau est mouvement, il doit s'en suivre que, dans le mouvement, il ne faut pas chercher autre chose que ce quje l'on y peut observer. Le système nerveux n'a que des propriétés physiques et il n'a d'autre pouvoir que celui de recevoir, de conserver ou de continuer le mouvement. Le mouvement seul nous est sensible et le mouvement ne peut apporter que du mouvement. Tout l'effet des processus matériels est épuisé par le travail d'adaptation motrice. Si le cerveaue^J^^malade, ce ne sont que «des mouvements qui sont arrêtés, ce n'est pas autre chose*.

I. Maticre et mémoire (troisième édition), pag^e 35i. Voir aussi pages 4, 8, 66 et loi.

On pourrait s'attendre à trouver de pareilles explications chez un matérialiste. Mais M. Bergson se sépare du matérialisme lorsqu'il nie que les mouvements matériels puissent produire la vie de l'âme ou de la conscience. Il y a donc un double intérêt à savoif quels sont, pour lui, les rapports du mouvement dans l'espace, en particulier dans les différentes parties du cerveau, avec la vie de l'âme.

Distinguer et reconnaître, pour M. Bergson, signifie seulement, dans les cas les plus simples, observer une différence entre ce qui a quelque signification à l'égard de nos besoins et ce qui n'en a pas ; on s'aperçoit que cette différence a été remarquée par le fait qu'il en est résulté des mouvements. Mais il pense que cela ne nous conduit pas au delà de la matière. La sensation n'est qu'une partie de la matière ou, pour mieux dire, il n'y a qu'une différence de degré entre les perceptions de la matière et la matière ellemême. Il est indifférent que nous parlions ici de sensation, de perception ou de reconnais-

sance. Il y a, comme cas limite, une reconnaissance dont le corps « tout seul » est capable sans que le moindre souvenir intervienne ; elle est une action, non une représentation.

Notre corps, occupant une partie de l'espace, peut donc sentir et se mouvoir. Notre existence matérielle est une totalité de sensations et de mouvements \

Mais, se demande-t-on malgré soi, si la sensation (perception, reconnaissance) n'est que mouvement, comme tout ce qui appartient à « la matérialité de notre existence », pourquoi M. Bergson emploie-t-il deux mots, pourquoi distingue-t-il la sensation du mouvement ? Il semble avoir oublié sa propre défiance à l'égard de la langue qui, dans ce cas, aurait forgé un mot de trop. Qu'il existe des sensations qui ne soient pas mouvement, on ne peut le savoir par l'observation extérieure qui, ainsi qu'il nous le fait remarquer avec raison, ne nous montre que

I. Matière et mémoire (troisième éditiou), pages 55, gS 1/49 et suiv.

des mouvements dans l'espace. Ici doit apparaître l'observation de soi-même. C'est grâce à elle que nous distinguons entre la douleur et les torsions du corps par lesquelles elle se révèle. Si nous pouvions contempler le cer- | veau dans ses difFérents états, nous ne verrions que des mouvements d'atomes, rien autre. Nous savons par une autre voie qu'en même temps que se produisent ces mouvements, nous sentons et pensons.

Lorsque M. Bergson, sans plus, attribue au corps la faculté de distinguer (sentir, percevoir, reconnaître), en réalité il contredit sa première proposition dans laquelle il affirmait que tout, dans le monde matériel, est mouvement et que le mouvement ne peut que rendre le mouvement, ou, en d'autres mots, dans ce qu'il appelle discernement ou sensation, surgit tout le grand problème des rapports de l'âme et du corps qui prend alors la forme de cette question : quel est le rapport entre les sensations, dans le sens de mouvement, et « la perception en tant que consciente ?» 11 doit donc avouer que ce qui

s'explique par le cerveau dans nos perceptions, ce sont nos actions commencées, ou préparées, ou suggérées, que ce ne sont pas nos perceptions mêmes \

Il en est souvent ainsi quand on veut éluder les grands problèmes ; même si, en apparence, on les simplifie à de moindres dimensions, ils demeurent toujours des problèmes.

Tandis que, d'après M. Bergson, il n'y aurait qu'une différence de degrés entre la sensation et la matière, il soutient qu'il y aurait une différence d'espèce entre la sensation et la mémoire.

C'est la mémoire qui, pour M. Bergson, réalise la continuité, la connexité intérieure de la vie de l'âme. Nous sommes à même d'observer maintes fois combien les images

I. Matière et mémoire (troisième édition), p. 65 et 261. L'expression par laquelle les processus physiologiques qui ont lieu dans les organes des sens sont désignés comme («. perceptifs » apparaît aussi dans des ouvrages de physiologie, même lorsque, comme dans celui de M. Bechterew {Ohjektive psychologie^ Leipzig, iQiS, p. 68), l'auteur déclare expressément qu'il met de côté toute observation personnelle. On parle par exemple des a organes perceptifs», partie périphériques, partie centraux.

de la mémoire croissent et prennent, avec le temps, de clarté et d'importance. Nous sommes en face du courant intérieur dont parle si souvent M. Bergson et qu'il décrit d'une manière si captivante. S'il nous arrive maintes fois de trouver une plus grande connexité entre les objets extérieurs qu'entre nos états intérieurs, cela vient, assure M. Bergson, de ce que notre observation est inattentive. « Mais, en y regardant de près, on verrait que nos souvenirs forment une chaîne du même genre, et que notre caractère, toujours présent à toutes nos décisions, est bien la synthèse actuelle de tous nos états passés. Sous cette forme condensée, notre vie psychologique antérieure existe même plus pour nous que le monde externe, dont nous ne percevons jamais qu'une très petite partie, alors qu'au contraire, nous utilisons la totalité de nos expériences vécues*. »

A lieu d'opposer l'une à l'autre, comme

I. Matière et mémoire (troisième édition), pag^e i58. Pour ce qui précède, voir pag^e 60 et 169 au sujet de la différence entre la perception et le souvenir.

PSTCIIOLOGIE ET PHISIOLOGIE 75

Ton fait d'ordinaire, la matière et l'âme, M. Bergson oppose la perception et le souvenir.

Mais à quoi cela sert-il si la « perception », dans sa forme élémentaire, est, comme le veut M. Bergson, purement matérielle ? C'est avec raison qu'il appelle son livre Matière et mémoire puisque la perception rentre dans la matière. La question demeure toujours la même : comment la conscience (souvenir) peut-elle sortir du mouvement de la matière ou devenir du mouvement de matière ?

Et au fond M. Bergson nie qu'il soit donné des perceptions pures, c'est-à-dire absolues, isolées, indépendantes. On n'en peut parler que comme d'un concept limite, comme d'un cas idéal. Elles ne pourraient remplir qu'un seul instant ; mais M. Bergson nie que le temps puisse se décomposer en instants absolument simples. La psychologie contemporaine a prouvé, en suivant les traces de Fechner, que toute perception est déterminée non seulementparla sensation actuelle, mais aussi par les perceptions immédiate-

ment précédentes. Le passé opère déjà là en déterminant le présent de sorte qu'on peut avec raison appeler toute perception un souvenir élémentaire. Ce n'est pas seulement sur nos résolutions, ainsi que M. Bergson l'a montré d'une façon frappante, mais c'est bien sur tous les faits de notre vie psychique, même sur les plus élémentaires qu'agit le passé. La critique que M. Bergson a faite de Fechner l'a conduit trop loin. Encore que Fechner n'ait pas fondé, comme il se l'était proposé, une psychologie mathématique, les faits qu'il a mis en lumière montrent pourtant qu'il y a, en dehors du souvenir propre, un enchaînement direct entre les incidents de notre vie psychique. M. Bergson aurait donc pu étendre sa conception du souvenir comme expression de la connexité de la vie de l'âme au delà aux fonctions de l'âme les plus élémentaires. Et il avoue de fait que « dans la perception concrète, la mémoire intervient I » « La perception concrète » est mise expressément en opposition avec la perception idéale qui trouverait place dans un

PSYCHOLOGIE ET PHYSIOLOGIE "jy

moment absolu, mais qui existe « en droit plutôt qu'en fait* ».

Il faut donc abandonner la différenc e d'espèce entre la perception et le souvenir. Qu'on puisse en général faire une différence entre la perception et le souvenir, on le doit à l'expérience qui nous enseigne, au moyen de déceptions, qu'on ne peut pas baser ses actions sur toutes les représentations qui surgissent. Tout souvenir a d'abord, comme toute perception, une tendance à provoquer l'action. La première forme du souvenir est l'attente ou le désir. Nous commençons par croire à toutes nos représentations de même qu'à toutes nos perceptions. C'est à l'école de l'expérience que nous apprenons à attribuer une fois pour toutes certaines de nos images au monde du passé tandis que d'autres représentations font naître notre attente et deviennent pour nous des buts^.

Page 1