‹ La Philosophie de BergsonChapitre 19 sur 28 · I. Voir ma Psychologie (traduction française), VI, E, g · texte numérisé non relu

I. Voir ma Psychologie (traduction française), VI, E, g

de ce contraste, celle qui va de haut en bas. Lorsqu'un homme s'approche de nous, nous nous attendons à voir quelqiie chose de vivant, quelque chose d'individuel, quelque chose de nouveau; mais si à la place nous troLivons une machine, une répétition morte du passé, de son passé ou de celui des autres, la déception éprouvée provoque le rire.

Les exemples spéciaux cités par M. Bergson peuvent être interprétés dans le même sens. Quand des cérémonies sans contenu ou quand des répétitions produisent un effet de rire, c'est parce que l'attente se résout en rien. Le meilleur exemple de cela est peui-ètre le comique produit par la ressemblance entre deux personnes; Pascal l'avait déjà remarqué et M. Bergson s'en empare avec raison comme d'un argument en faveur de sa théorie. « La vie bien vivante, dit-il, ne devrait jamais se répéter. Là où il y a répétition, similitude complète, nous soupçonnons toujours du mécanisme fonctionnant derrière le vivant. Analysez votre impression

en face de deux visages qui se ressemblent trop ; VOUS verrez que vous pensez à deux exemplaires obtenus avec un même moule, ou à deux empreintes du même cachet, ou à deux représentations du même cliché, enfin à un procédé de fabrication industrielle. Cet infléchissement de la vie dans la direction mécanique est ici la vraie cause du rire. » Mais cet exemple dépasse la théorie de M. Bergson; car, dans de tels cas, ce n'est pas l'association d'idées qui est décisive. Ce qui l'est, c'est le passage même d'un visage |,à un autre; on est déçu parce qu'on s'attend 'à voir un autre homme. Pascal insiste avec raison sur le fait que chaque visage vu séparément ne provoquerait pas le rire; c'est la comparaison qui en est la cavise.

A d'autres points de vue aussi il apparaît que la théorie de M. Bergson ne s'applique qu'à un seul groupe de faits.

Il ne connaît que le rire qui humilie, qui est une expression d'amertume et de moquerie. Celui qui rit, dit-il, s'affirme plus ou moins orgueilleusement lui-même, et ten-

drait à considérer la personne d'autrui comme une marionnette dont il tient les ficelles. Dans cette présomption nous démêlerions d'ailleurs bien vite un peu d'égoïsme et derrière l'égoïsme lui-même quelque chose de moins spontané et de pkis amer.

Mais c'est là seulement un cas spécial, Nous rions bien aussi lorsque soudain nous éprouvons du soulagement même s'il n'y a rien autre, lorsque tout d'un coup nous nous apercevons que ce que nous avons cru un obstacle ou une pression n'est rien. Et nous pouvons rire avec sympathie pour celui dont nous rions, en sympathie avec le trait ou l'action qui provoque le rire. Nous pouvons aussi rire de nous-mêmes et nous voyons bien, dans de pareils cas, que M. Bergson n'a pas tout à fait raison en affirmant que nous ne sommes risibles que par ce qui, en nous-mêmes, échappe à notre attention. M. Bergson n'a parlé que du rire de. la moquerie; il a négligé le rire de l'humour.

Et lorsque M. Bergson déclare que le rire est toujours le rire d'un groupe il faut

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faire remarquer ([u'il n'est pas absolmncnt nécessaire que re soit un groupe véritable. Le rire peut supposer un appel î\ la vérité, à rhonnéteté et îi la justiee, inéme si elles ne doivent être réalisées (|ue dans une société idéale, et il peut être l'expression tantôt de la moquerie, tantôt de l'humour dans un homme (|ui est seul dans son temps et pourtant ne se sent pas seuP.

11 y a aussi, dans la théorie de M. Bergson, quelque chose (|ui ne me semhh* pas parfaitement juste lors(pril oppose si nettement l'art tragique à l'art coinicjue. Ne nous donnent-ils pas l'un et l'autre la réalité de la vie? On peut nommer la vie une tragédie et une cojnédie, ainsi que l'a dit Platon, et cest quelcjuefois les deux en môme temps. Et si l'art doit découvrir la réalité, qui est toujours individuelle, il faut prendre la réalité h la fois dans ses limitations et dans Bon étendue, dans son extériorité et dans son intériorité. Toute existence individuelle com-

1. Voir l'exposé détaillé de cetlo idée dans ma Psycfiologie, VI, I*', () (linduclion fran^'aiso).

})i'end l'une et l'autre; il faut donc un art double pour soulever le voile qui nous la cache.

Lorsque, de plus, M. Bergson enseigne que « l'art n'a d'autre objet que d'écarter les symboles pratiquement utiles, les généralités conventionnellement et socialement acceptées, enfin tout ce qui nous masque la réalité pour nous mettre (ace à face avec la réalité même », le sens qu'il donne à l'art nous rappelle le sens qu'il donne à la philosophie en opposition avec la science ([ui analyse et qui abstrait, et nous sommes amenés à nous demander quels sont les rapports entre l'art et la philoso[)hie. Parla nous revenons encore au concept d'intuition.

HôFFDiNC. — Bergson.

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