‹ La Philosophie de BergsonChapitre 20 sur 28 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La division du travail s'opère partout jusque dans la philosophie. Les divers problèmes s'éloignent de plus en plus les uns des autres et peut-être qu'un jour ils n'auront de commun qu'un type général, type dont l'origine elle-même sera un nouveau problème. La psychologie, la théorie de la connaissance et l'éthique ont chacune leur point de départ différent ; il s'agit alors de savoir si les séries de pensées qui en découlent peuvent être en harmonie lorsqu'elles se rencontrent. Pour M. Bergson, ce n'est aucun des problèmes appartenant aux différentes branches delà philosophie nommées ci-dessus qui est central ; c'est au contraire un problème qui a été mis à l'arrière-plan par les philoso-

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phes critiques et positivistes, non parce qu'il doit disparaître, mais parce qu'il est lié à une difficulté particulière et parce que son étude suppose qu'on a, au préalable, examiné ces diverses parties de la philosophie. C'est le problème de l'existence, problème cosmologique ou métaphysique. M. Bergson s'y jette hardiment. De même que Faust, il n'est pas satisfait de ce qu'il peut savoir tant qu'il n'a pas résolu l'énigme du monde. Il souhaite comme lui « de découvrir et de comprendre la force qui agitau cœur du monde ^J/ultime solution de toutes ies éni^mes ». Pour atteindre ce but, Faust s'est adonné à la magie ; M. Bergson invoque l'intuition. C'est aussi avec son aide qu'il cherche à résoudre l'opposition entre la vie, particulièrement la vie personnelle, et le mécanisme, opposition qui est sa pensée fondamentale. L'intuition nous met au-dessus de cette opposition.

Dans une communication faite au congrès de Bologne, en 1911, M. Bergson a dit. ^Un philosophe digne de ce nom n'a jamais

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dit qu'une seule chose : encore a-t-il plutôt cherché à la dire qu'il ne l'a dite véritable-// A;, ment. Et il n'a dit qu'une seule chose parce/ . qu'il n'a vu qu'un seul point : encore fut-ce moins une vision qu'un contact \3 M. Bergson exprime certainement ici ce que lui a enseigné sa propre expérience de penseur. Tout ce qu'il a écrit tourne, comme nous l'avons i :

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pu voir, autour d'une pensée essentielle et ' i de la solution du problème qu'elle contient. Et l'on apprend, par les expression^ de son style et par ses images, par son continuel retour à ce même point, par sa lutte contre la langue et les concepts, qu'il lui coûte tant d'effort de conserver et d'exprimer, ce quj^est ' pour lui le centre du monde de la pensée. La grande et vaste influence qu'il a exercée lui vient, dans ce qu'elle a de meilleur, de cette partie de sa philosophie. 11 faut espérer qu'elle aura plus d'action que n'en a eue la méprise qu'on a faite lorsque croyant,

I. L'intuition philosophique (Revue de métaphysique et de morale), 191 1, p. 8i3.

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d'après lui, que le travail scientifique ne conduit pas au sommet de la connaissance, on l'a méprisé et on s'est abandonné à la contemplation rêveuse. M. Bergson, pour représenter sa pensée fondamentale et pour atteindre l'indépendance à l'égard de tous les systèmes, a dû lui-même travailler opiniâtrement ; pour arriver à son but, il a dû traiter une série de questions plus spéciales sur lesquelles il a jeté une vive lumière. Son œuvre, surtout comme psychologue descriptif, a été excellente. Mais la psychologie n'est pour lui que le fondement qui sert de base à l'intuition métaphysique.

L'intuition est donc une contemplation ou, comme le dit M. Bergson, une vue, un contact. Et ce n'est d'abord qu'une image de notre propre vie intérieure qu'elle nous apporte. Comment pouvons-nous donc en tirer une doctrine, une théorie ? L'intuition ne nous révèle qu'un côté ou qu'une partie de l'existence. Comment alors, grâce à elle, / parviendrons nous à une conception qui embrassera l'existence tout entière?

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M. Bergson ne se pose pas nettement cette question ; et, pourtant, c'est de la possibilité même de la métaphysique qu'il s'agit. Mais il est clair qu'il ne prend pas, comme Hegel, la voie de la déduction dialectique ni celle de la construction. Alors quel autre chemin mène de la partie au tout? Il ne reste que celui qu'avait déjà indiqué Leibniz quand il avait affirmé que toute métaphysique était fondée sur l'analogie, Kant, avec des procédés plus critiques, a dû le prendre, de même que M. Bergson, ainsi que je l'ai montré dans mon livre de La pensée humaine^.

M. Bergson reproche à tort aux systèmes philolosophiques de décider, dès l'abord, qu'une partie de l'existence représente toute l'existence. C'est une chose fatale à n'importe quel système, à n'importe quelle métaphysique, et il n'a pu lui-même échapper à ce qu'il regarde comme un vice de la pensée. Son intuition nous montre notre vie intérieure comme un perpétuel

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