I. La perception du changement^ page
HôFFDiNG^ — Bergson. lo
l46 LA PHILOSOPHIE DE BERGSON
espèce ; mais ceux-ci réapparaissent de nouveau et ils ne trouvent pas leur explication dans l'intuition même qui, en eux, a justement des ennemis.
La différence entre les deux états, celui dans lequel les problèmes se lèvent et celui dans lequel ils font place à une intuition immédiate ou voulue, décèle une unité primitive quand on réfléchit que la nature de l'esprit humain apparaît également dans les deux états. M. Bergson et le pragmatisme ont tort quand ils déclarent ne pas trouver l'essence de la personnalité dans les investigations scientifiques aussi bien que dans l'intuition immédiate. Même les méthodes que crée la science et les voies pratiques que la vie nous oblige à prendre sont conditionnées par la nature de l'esprit humain et, en dehors de lui, seraient incompréhensibles. Ce fait se révèle déjà d'une façon purement biologique dans le rapport étroit qu'il y a entre l'organe et la fonction. Nous sommes ainsi constitués, et psychologiquement, et ^jour ce qui est de la théorie de la
connaissance, que nous ne savons quelque chose de l'organe qu'au moyen de la fonction. Ce n'est qu'à travers des études sur la manière dont l'investigation et l'action opèrent que nous apprenons à connaitre la nature de l'esprit. Nous nous privons de cette connaissance lorsque, à l'avance, nous nous plaçons hors de la vie de l'action et de la recherche qui, pourtant, appartient aussi à la vie \
Et en quelle langue pourrait s'exprimer le contenu de l'intuition quand l'intuition est en opposition absolue avec l'intelligence et « que l'entendement seul a un langage? S) L'intelligence ne peut nous aider puisqu'elle est devenue l'esclave de la vie pratique. Comme nous l'avons vu en commençant, M. Bergson a des idées très nettes à cet égard et il cherche, par des comparaisons,
1 . Voir pour de plus amples développements sur ce point mes conférences à Helsingfors sur Le principe de la personnalité dans la philosophie (Personlighetsprincipen i filosofien), Stockholm, 191 1 , pages 7 à 35, et mon étude : La culture de l'esprit^ Mindre Arbejder (petits travaux), troisième série, pages 4-6,
a. L'évolution créatrice^ page a8o.
qui chacune prise à part est boiteuse, mais qui toutes tendent dans le même sens, à provoquer l'effort de volonté, la concentration qui est nécessaire pour entrer dans l'intuition. Il peut représenter brillamment ces démarches de l'esprit; mais ce n'est pas son seul mérite. Il a raison de dire que toute action de l'esprit qui est profonde, sur le terrain intellectuel comme sur les autres, à proprement parler arrive toujours indirectement par un réveil de l'activité personnelle. Et dans la science aussi il peut être important d'avoir une image totale, une perception d'ensemble d'une connexité. Ici l'imagination se met au service de la science. Mais l'imagination scientifique se distingue en ceci de l'imagination littéraire qu'elle n'est pas une conclusion absolue, mais qu'elle sert toujours de base et d'introduction à de nouvelles réflexions, tandis que l'image artistique a sa valeur et son but en elle-même. C'est pourquoi l'intuition de M. Bergson est de l'art et non de la science^ Il trouve qu'il y a une analogie entre l'art et l'intuition philosophi-
que et il y revient maintes fois*. Mais c'est plus qu'une analogie quand l'intuition apparaît en opposition violente avec la réflexion comme le représente M. Bergson. Et, en tout cas, il n'y a aucune solution des problèmes; au contraire il arrive, comme nous l'avons fait remarquer, qu'en passant à l'intuition nous passons à un état sans problèmes.
C'est finalement l'opposition entre la science et l'art qui caractérise la philosophie de M. Bergson. C'est la même opposition qui existe entre le dimanche et les jours de la semaine, entre la poésie et la prose. Mais telle est cependant la vie : elle se meut entre des oppositions, et une pensée courageuse garde sous les yeux ces oppositions justement parce que toutes deux appartiennent à la vie. Il s'agit, dans la prose, de trouver le filon caché de la poésie, et dans la poésie de ne pas oublier que nous retournerons à un moment donné à la prose de la vie.
1. L'évohtion créatrice, page IQ^. — La perception da changement, p. 9-1 3, 36 — L intuition philosophique (Revue de Métaphysique et de Morale, 1912), p. 287.
l50 LA PHILOSOPHIE DE BERGSON
Il y a une poésie du travail de la pensée que le pragmatisme a des tendances à nier, et qui, le plus souvent, agit comme une puissance d'animation intérieure. Sur les sommets seulement, elle prend son vol et cherche à trouver son expression. Mais cette poésie ne se révèle qu'au travailleur.
Sur les points où l'intuition a un rôle dans la philosophie de M. Bergson, non seulement il franchit la limite entre la pensée et la poésie, mais aussi la limite entre la philosophie et la théologie. Comme nous l'avons vu , plus haut, pour lui, le concept de Dieu est en même temps la source ou le centre d'où part l'évolution du monde. Sur tous les terrains, dans tous les systèmes du monde, quoique plus directement dans l'évolution de la vie, il y a ainsi une origine de l'activité et de la vie. L'opposition qui d'ailleurs joue un si grand rôle dans sa philosophie, l'opposition entre la vie et la matière, est reléguée au second plan. Cette opposition appartient au problème qui, pour l'intuition suprême, est injustifié et sans fondement.
ESSAI DE MÉTAPHYSIQUE l5l
Un philosophe doit toujours se garder d'employer des expressions théologiques.
Aux dogmes théologiques répondent, dans la philosophie, des problèmes, et il suffît de penser le concept de Dieu (ce qu'on ne fait pas dans le moment de l'intuition) pour voir qu'il contient le plus grand problème de tous, celui de savoir jusqu'où le dernier fondement de la valeur, du bien, peut être identifié avec le dernier fondement de la réalité que nous montre l'expérience. On n'a pas le droit de mettre de côté ce grand problème. Et il est rendu plus aigu parce que la série des valeurs (série de moyens et de buts), et la connexité de la réalité (la série des causes et des effets), chacune respectivement, sont infinies. On peut toujours penser qu'il y a de plus hautes valeurs, des causes plus profondes et des effets plus éloignés dans l'avenir. Vis-à-vis des problèmes qui, toujours de nouveau, se posent à nous, une intuition peut ne signifier qu'une station préalable. Ce n'est que par un acte de foi, foi dont il appartient à la philosophie de
j52 la philosophie de BERGSON
rechercher la nature psychologique et le» conditions, que l'on suppose l'existence d'une harmonie entre les séries de valeur et de causes \
M. Bergson a voulu, à l'apogée de l'intuition, unir la physique, la biologie, la psychologie et la théologie. Il croit avoir le droit de se servir du mot de création pour désigner le continuel afflux de nouveaux phénomènes dans les divers domaines. Mais pour lui création signifie la même chose qu'accroissement et il se représente l'évolution du monde en analogie avec la source d'un fleuve. Or la source elle-même est bien le fleuve, la première partie du fleuve qui en sort!
En réponse à une critique faite dans un périodique rédigé par les jésuites, M. Bergson affirma néanmoins que sa philosophie conduit à « l'idée d'un Dieu créateur et libre ». A cela on répondit avec raison que pour la théologie catholique, Dieu n'est j)as
1. Voir à ce sujet ma Philosophie sur la religion (traduction française), p. I24, 320-324, 355.
ESSAI DE MÉTAPHYSIQUE l53
seulement une source d'où jaillit un fleuve; . Dieu ne se déploie pas dans un monde, ' ^ mais il le fait apparaître au moyen d'une création d'une tout autre espèce que celle que M. Bergson désigne par ce mot*.
La philosophie en vérité fait mieux et rend à la vie de l'esprit le meilleur des services lorsqu'elle suit sa propre voie et ; traite des problèmes religieux selon ses propres méthodes. De la sorte on peut calculer et voir jusqu'où, sur les terrains limites, on arrive par des voies purement humaines. Un travail de ce genre doit toujours être repris à nouveau. On ne saurait conclure un pareil examen de la pensée tant que l'expérience apporte de nouveaux phénomènes, de nouveaux problèmes et de nouvelles situations. 11 y a de temps en temps un achèvement, un moment de repos préalable pour s'orienter avant que l'on ne se remette au travail. Mais cet achève-
I. Voir la citation de M. Edouard Le Roy dans son livre La Philosophie Nouvelle^ Henri Bergson 2^ éd., p. 202, et Les Annales de philosophie chrétiennes, mars 191 2.
l54 lA. PHILOSOPHIE DE BERGSON
ment n'est pas une conclusion. Il demeurera toujours quelque chose en dehors du cercle que nous fermons. Le mot de Gœthe s'applique ici : « Nie geschlossen, oft gerûndet. »
« L'intuition » de M. Bergson se sépare des précédents essais faits dans le même sens en cela que c'est une intuition du mouvement, du changement, de la vie, de l'évolution. Et il insiste même constamment sur le fait que ce n'est pas un individu isolé qui peut nous conduire aux intuitions grâce auxquelles la pensée atteint ses conclusions; il faut le travail de beaucoup de penseurs de différents côtés. Et les intuitions qui ont le plus de valeur sont celles qui ont passé à travers le purgatoire de l'entendement quoique de là un bond soit nécessaire pour atteindre de nouveau l'intuition.
Un philosophe de quelque importance est toujours à la fois un symptôme des tendances d'une époque et un des facteurs qui déterminent ces tendances. En raison des
ESSAI DE MÉTAPHYSIQUE l55
éléments artistiques qu'elle contient, la philosophie de M. Bergson a peut-être son plus grand intérêt en ce qu'elle est une exprès-; j sion consciente d'un courant qui, dans notrd / temps, est né de ce qu'on n'a pas été satisfait de l'apport de l'expérimentalisme et du rationalisme. Ayant la rare faculté de rendre d'une façon artistique les choses de lesprit, ayant médité et travaillé d'une façon inlassable, il a traduit cette tendance sous forme de principe. Même celui qui estime que, dans sa philosophie, la pensée n'a pas reçu tout ce qui lui revient, celui-là même ne peut qu'admirer la force avec laquelle il a représenté aux yeux de ses contemporains Féternelle lutte de la vie et de la science. Quelles que soient les conclusions où arrivera M. Bergson, quelle que soit l'issue de la lutte entre l'admiration et l'opposition qu'excitent ses œuvres, elles auront, on ne peut le méconnaître, éveillé un nouvel intérêt pour les grandes questions dont la philosophie s'est de tout temps occupée.
l56 LA PHILOSOPHIE DE BERGSON
J'ai naturellement jugé la philosophie de M. Bergson de mon point de vue; cependant j'ai cherché à donner un exposé objectif de son système et à laisser la critique sortir de cet exposé même.