CHAPITRE PREMIER
Pendant la dernière partie du xix* siècle la doctrine de l'évolution a pénétré dans les ,:É^i^ différentes branches de la science et elle aA^ [c, fourni de nouvelles idées au sujet de l'origine et de la valeur de la connaissance. Lorsque lé ^^ ^ Faust de Gœthe, mécontent de la traduction que l'on donne de la première ligne de l'évangile de Saint Jean, met, à la place du mot « verbe » celui de « pensée », puis, songeant que ce n'est ni la pensée ni l'idée qui crée tout, prononce enfin ces paroles : « Au commencement était l'action », il exprime le principe même de l'évolution. Quelque pensée, quelque idée que nous ayons, elle est née de la discipline de la réalité s'exerçant au
moyen des actions qu'elle nous oblige d'accomplir. La valeur de la science a son fondement dans le fait qu'elle est une réalisation des hypothèses dont les hommes doivent partir pour que leurs actions les mènent aux résultats qu'ils souhaitent d'atteindre. La nécessité pratique est la base de la nécessité théorique et elle en prouve la valeur. Après que les discussions soulevées parla théorie de l'évolution se furent apaisées, ce qu'on a appelé le pragmatisme a développé cette pensée au point de vue psychologique et historique. M. Henri Bergson l'a adoptée à son tour, mais en refusant d'accepter les conclusions que l'on en tire. La nécessité de disposer ses représentations d'une certaine manière ne prouve à ses yeux aucunement la valeur de la connaissance à laquelle on parvient ainsi. Pour lui, c'est même tout le contraire. Loin que la pratique mène à la théorie exacte, les nécessités de l'existence, le combat pour la vie sous toutes les formes, l'effort perpétuel tenté pour forcer les choses à servir l'homme produit une façon de penser mécanique.
extérieure, un morcellement, une dispersion qui nous empêchent d'apercevoir la connexité intérieure de l'existence.
Dans sa lutte avec ce qui est purement matériel, la pensée se trouve déformée par son objet et elle est dominée par des idées d'espace; elle s'habitue à comprendre tout comme des rapports d'espace et à supposer qu'il y a, entre les représentations, des idées aussi extérieures que celles qu'il y a dans l'espace entre les différents lieux et les différents objets. Les liaisons ne sont alors qu'extérieures. Il n'y a pas jusqu'à la langue, jusqu'à la nécessité d'exprimer ses pensées par les paroles qui ne nous pousse dans cette voie. Chaque chose et chaque propriété étant désignées par des mots, on en arrive à penser qu'elles sont aussi différentes que le sont eux-mêmes les mots.
Les sciences de la nature et la connaissance de la matière ne sont pas seules soumises à cette influence, la philosophie l'est également. M. Bergson découvre cette sujétion dans la philosophie grecque et il est
convaincu que la philosophie moderne ne s'est pas, à ce point de vue, libérée de l'antique; je reviendrai sur ce point dans la suite. La philosophie grecquela plus ancienne s'en tenait de très près à l'intuition comme représentant les choses d'une façon immédiate ; elle supposait que des éléments accessibles aux sens pouvaient, par une transformation ou un changement, passer à d'autres 3*^ éléments. Mais avec Parménide d'Elée la philosophie est entrée "dans la voie qu'elle n'a depuis jamais abandonnée. La critique du concept de changement que firent les Eléates et la façon dont ils affirmèrent que ! l'immuable pouvait seul être connu avec vérité eurent pour conséquence que le pur (concept concentra toute l'importance aux dépens de l'intuition ; on prit l'habitude de se mouvoir dans le monde des abstractions, des généralisations et des conclusions au lieu de pénétrer dans ce que contiennent la perception et la conscience immédiate. Dans sa philosophie des idées, Platon regarde les purs concepts comme l'essence
intérieure de l'existence en opposition avec le continuel changement auquel est soumis le monde de l'expérience et de l'intuition des sens\ Et, d'après M. Bergson, la philosophie a depuis toujours marché dans le même sens. De là est née, toujours d'après lui, u-ne grande erreur au sujet de la signification de la philosophie qui s'est étendue sur toute son histoire. Son rôle consiste justement, afïïrme-t-il, à libérer la pensée et la vie de Tâme de son penchant pour ce qui ne change ^ pas, pour ce qui se répète continuellement, s^ pour le fixe et le mécanique que provoque \ l'habitude de traiter pratiquement les choses | matérielles. Jusqu'ici la science et la philosophie sont restées au service d'un but pratique, et, par suite, ont fait des tentatives toujours renouvelées et toujours vaines pour comprendre les changements en partant de
1. Pour les idées de M. Bergson sur la philosophie grecque et ses conséquences, yoir La perception du changement^ Oxford, 191 1, p. 6, et Uévolution créatrice ^ Paris, igoS, p. 333-3^7. Sur Parménide, voir mes Mindre Arbejder (Petits travaux"). deuxième série, p. i/lii-i49, sur Platon, Mindre Arbejder, troisième série, p. 82-101.
Tinchangeable, ce qui est perceptible en partant des purs concepts. La philosophie a pour vraie tâche de retrouver l'unité immédiate et la continuité intérieure de la vie de notre âme dont nous éloigne la vie pratique au service de laquelle sont la langue et les sciences de la nature. Il faut que la vie de la pensée devienne tout à fait désintéressée pour arriver à résoudre ce problème, pour arriver à découvrir ce qui est réellement donné, pour distinguer le fondement de ce que la langue tâche d'exprimer, de ce que la science cherche à formuler.
Le titre de l'ouvrage de M. Bergson qui le premier attira l'attention et qui, pour moi, demeure son meilleur livre, VEssai sur les données immédiates de la conscience, 1889, est très caractéristique à ce point de vue.
M. Henri Bergson est né à Paris en 1869; son œuvre la plus importante a donc paru quand il avait trente ans. Nous n'avons pas de détails particuliers sur sa vie. Ses ouvrages marquent les étapes de son existence. Après sa sortie de l'Ecole normale, il devint
professeur dans des lycées de province et de Paris, puis il enseigna à l'Ecole normale de 1898 à 1900; depuis l'année 1900, il occupe une chaire au collège de France.
C'est un écrivain brillant, souvent étincelant et il doit être un orateur remarquable. Ses cours sont très suivis ; il semble que ce soit devenu une mode dans la bonne société intelligente d'aller l'entendre. Il n'a point cherché cette sorte de succès. Extérieurement, sa personne donne une impression de tranquillité. Sa physionomie fine est agréable. Pour ma part, je me rappelle avec plaisir la conversation que nous avons eue ensemble à Paris, il y a quelques années, sur des questions philosophiques. J'avais déjà fait connaître les différences qui me séparent de lui dans un aperçu historique ; récemment, dans mon livre La pensée humaine^ j'ai examiné et critiqué plusieurs points de sa doctrine*.
I. Dans l'automne de l'année 1906, j'ai étudié devant un petit nombre d'élèves Les données immédiates. En 1907, j'ai résumé la doctrine de M. Bergson et j'en ai fait la critique dans Lehrbuch der Geschichle der nueren Philosophie ; cette étude a été depuis tiaduite en anglais. Dans La pensée
lO LA PHILOSOPHIE DE BERGSON
Comme on l'a déjà vu par ce qui précède, la pensée de M. Bergson marque une réaction contre le rationalisme et le réalisme, réaction qui se manifeste d'ailleurs aujourd'hui dans des domaines très différents. D'aucuns ont peut-être déjà prononcé leur jugement sur M. Bergson en entendant ce seul mot de réaction. Mais une réaction peut être pleinement justifiée quand il devient nécessaire d'adopter de nouveaux points de vue ou lorsque d'anciens points de vue qui ont été mis de côté pendant un certain temps affirment de nouveau leur utilité. L'histoire de la pensée montre qu'elle avance au milieu d'une lutte perpétuelle entre les actions et les réactions qui naissent les unes des autres et suppléent indirectement les unes aux autres. La synthèse et l'analyse, la continuité et la discontinuité,
i humaine^ 1910, traduit en français, 191 1, j'ai examiné, d'une part, sa conception de la donnée immédiate vis-à-vis de l'intelligence au point de vue psycholog^ique (pages 8 et suiv., pages 16 et suiv.), d'autre part, sa conception de la volonté (page 295 et suiv.), d'autre pari enfin, sa position à l'égard de la possibilité d'une métaphysique scientifique (3 18 et suiv.).
l'unité et la multiplicité, l'intuition et la réflexion, l'intelligence spontanée des choses et l'observation consciente, ces directions différentes doivent continuellement agir les unes sur les autres ; mais cette influence mutuelle n'a lieu que si, tantôt l'une, tantôt l'autre, devient souveraine. Ce sont des causes soit intérieures, soit extérieures qui déterminent les tendances qui dominent à une époque. Dans tel moment une aspiration intellectuelle d'un certain genre demande satisfaction, dans tel autre ce sont de nouvelles observations qui prennent des formes différentes et posent d'autres problèmes que ceux que l'on avait examinés jusque-là. Jejme^ propose, dans ce qui va suivre, de rechercher quel est, à cet égard, l'apport de M. Bergson. 11 expose sa pensée avec une éloquence qui a beaucoup contribué à éveiller l'attention et à lui acquérir des adhésions, mais, en même temps, les courants d'idées actuels portent vers lui les esprits. Le catholicisme et, à l'opposé, le syndicalisme lui témoignent également de la sympathie.
Il faut dire tout de suite que chez lui les bases de la pensée et l'exactitude de l'expression ne sont pas à la hauteur du style. On se heurte d'ailleurs dès l'abord à une difficulté essentielle dans une philosophie comme celle de M. Bergson. Si, comme il l'affirme, le travail scientifique de la pensée et la langue souffrent l'un et l'autre d'une imperfection radicale venant de ce qu'ils ont été créés dans un but pratique, de quelles expressions, de quelles formes de pensées peut-on alors se servir pour représenter et développer l'intelligence supérieure des choses à laquelle M. Bergson veut nous conduire?
Il n'est personne qui ne reconnaisse que la réflexion doit toujours bâtir et en réalité bâtit sur le fondement de l'intuition, soit que par l'intuition on entende la sensation, le souvenir ou l'imagination. Et l'on pourrait penser que notre faculté d'intuition est si vaste et si mobile qu'elle est capable d'opérer de la manière la plus satisfaisante, sans que la réflexion qui analyse et qui abstrait ait besoin d'intervenir. J'ai traité de cette possibilité
LE PROBLÈME DE LA PHILOSOPHIE l5
dans mon livre, La pensée humaine, mais j'ai ajouté tout de suite qu'il n'en était pas ainsi. Pour qu'ils apparaissent dans toute leur clarté et avec leur fondement, il faut une comparaison et une mise en ordre consciente et toujours renouvelée des objets et des éléments qui forment le contenu de l'intuition. La manière aveugle, spontanée et inconsciente dont les objets et les éléments se relient entre eux dans l'intuition immédiate, à l'expérience ne se montre pas suffisante. Même si l'on donne raison à Goethe en cela, que l'on demeure dans l'intuition immédiate aussi longtemps que possible, et qu'on ne laisse pas trop tôt la réflexion et le jugement dissolvants commencer leur œuvre, il doit pourtant arriver un moment, si le développement intellectuel n'est pas arrêté, où leur travail doit commencer*.
M. Bergson, comme Gœthe, attache un grand prix à l'intuition et regarde la réflexion comme une imperfection. « Si nos sens et
I. Voir La pensée humaine, p. 53 et suiv., sur les rapports de l'intuition et du jugemeat.
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notre conscience avaient une portée illimitée, si notre faculté de percevoir, extérieure ou intérieure, était indéfinie, nous n'aurions jamais recours à la faculté de concevoir ni à celle de raisonner. Concevoir est un pis aller dans les cas où l'on ne peut pas percevoir, et raisonner ne s'impose que dans la mesure où l'on doit combler les vides de la perception externe ou interne, et en étendre la portée. Je ne nie pas l'utilité des idées abstraites et générales pas plus que je ne conteste la valeur des billets de banque. Mais de même que le billet n'est qu'une promesse d'or, ainsi une conception ne vaut que par les perceptions éventuelles qu'elle représente. Je dis que nous sommes d'accord là-dessus. Et la preuve, c'est que, de l'avis de tous, les conceptions les plus ingénieusement assemblées et les raisonnements les plus savamment échafaudés s'écroulent comme des châteaux de cartes le jour où un fait — un seul fait réellement aperçu — vient heurter ces conceptions et ces raisonnements. Il n'y a d'ailleurs pas un métaphysicien, pas
un théologien, qui ne soit prêt à affirmer ^^ qu'un être parfait est celui qui connaît toutes choses intuitivement, sans avoir à passer par \ ,\ l'intermédiaire du raisonnement, de l'abstrac- ^v Jion ni de la généralisation ^ »
Naturellement M. Bergson reconnaît que nous ne sommes pas des êtres si parfaits que ! la pure intuition puisse nous suffire. Et ! même si nous étions à cet égard supérieurs à ce que nous sommes, nous éprouverions toujours le besoin de nous communiquer les uns aux autres ce que nous percevons et nous ne saurions le faire qu'au moyen de la langue qui, d'après M. Bergson, est inutilisable comme l'est aussi la science. Ni les concepts, ni les images ne suffisent quand il s'agit de rendre le contenu immédiat des intuitions; les concepts sont dans un rapport extérieur les uns avec les autres et chacun d'eux n'exprime qu'un seul côté ou qu'une seule propriété de ce dont nous avons eu connaissance par l'intuition ; non plus, aucune
r. La perception du changement, paçes 5 et suiv.
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image n'en épuise le contenu. L'image a pourtant sur le concept cet avantage qu'elle donne quelque chose d'individuel et de concret et M. Bergson nous engage à nous en servir. Essayez, dit-il, de penser à vousmême, à votre propre vie intérieure telle qu'elle se déroule dans le temps, à vos propres états changeants. Différentes images peuvent alors surgir. Elles ne suffiront pas davantage, mais peut-être tendront-elles toutes vers la même direction? Il y aura par exemple une opposition entre la croûte extérieure et l'intérieur. Mais cette image ne laisse pas à « la continuité d'écoulement » sa place. Ou c'est comme si quelque chose se déroulait en vous, à la façon d'un peloton, ou au contraire, c'est comme si quelque chose se bobinait en vous. D'ailleurs cette image elle-même est incomplète parce que ce qui se déroule et s'enroule paraît être homogène et semble s'étendre dans l'espace. Voyez l'image du spectre avec ses mille nuances. Les teintes sont différentes l'une de l'autre et pourtant elles sont liées ensemble ; ici
rondoiement que montre directement l'observation intérieure fait défaut. Aucune image ne suffit donc. Mais toutes celles que l'on fait surgir indiquent la même direction. Et justement par cela que chaque image est boiteuse, mais qu'elles indiquent toutes la même direction, une impulsion peut être provoquée, un besoin être éveillé, le besoin de faire ressortir par son action personnelle un état intérieur ou une attitude de telle nature que celui qui parle veut que celui auquel il s'adresse le pénètre. Une expérience absolument immédiate ne peut être provoquée qu'indirectement. Ce n'est que par l'activité personnelle, par un acte de volonté que nous nous trouvons face à face avec ce qu'il y a de plus immédiat et de plus spontané dans notre vie intérieure, avec ce à quoi le philosophe veut nous ramener.
Cette description, qui se trouve dans Vintraduction d la métaphysique^ , est peut-être ce que M. Bergson a donné de plus intéressant.
I. Pages 4-9 (Reoue de Métaphysigue et de Morale, 1908). HôFFDiNG. — Bergson. 2
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Il a compris que toute impression intelle.ctuelle profonde ne peut se produire qu'indi rectement et que c'est un art de la provoquer, de même qu'il faut à la fois de la réceptivité et de la puissance d'action sur soi-même pour sentir le besoin de se trouver, de découvrir le plus intime de sa vie intérieure. C'est une chose que la philosophie sait depuis le temps de Socrate, mais elle ne s'est pas toujours servie de cette vérité. L'esprit de système et l'esprit d'école l'en ont empêchée. Il faut bien remarquer les conditions que M. Bergson pose comme étant celles de la perception immédiate qui, pour lui, est la chose supérieure, mais que la pratique de la vie trouble si facilement. Il n'est aucunement dans ses intentions, comme on l'a dit quelquefois, de favoriser la paresse intellectuelle. Il y a eu déjeunes Français à qui la doctrine de M. Bergson a inspiré du mépris pour le travail scientifique. Ce travail, pensent-ils, peut être nécessaire pour des réalisateurs pratiques, pour des ingénieurs, des médecins, etc., mais pour des philosophes
dont le domaine commence où finit la science, il s'agit de s'enfoncer dans les expériences immédiates, dans l'intuition pure. Avec raison, M. Bergson a protesté contre cette interprétation de sa philosophie \ Même lorsqu'il s'agit de « la donnée immédiate », qui doit être accessible à tous pourvu que l'on sache se dégager des manières de voir de la vie pratique et de la mécanique de la langue qui morcelle et divise, il faut encore de la réceptivité et de la contention pour retourner aux expériences immédiates, de même qu'il y a certaines difficultés à surmonter quand on veut exprimer ce qu'on a ainsi expérimenté. On ne peut donc pas rêver la donnée « immédiate ».
Mais M. Bergson ne sépare pas très nettement, comme je le montrerai plus loin, « la donnée immédiate » prise dans le sens que je viens de dire, de l'intuition, la perceptio:: immédiate qui s'identifie avec une concep-
I . Voir la discussion qui a eu lieu à la Société française de philosophie, le 28 novembre 1907 (Bulletin de la Société française de Philosophie, VIII, p. 18 et 21).
tion totale, complément ou conclusion du travail scientifique de la pensée. Pour autant qu'il parle d'une intuition de cette dernière espèce, il va de soi qu'on ne peut l'atteindre qu'en passant par le purgatoire de la réflexion. Mais il y a toujours des gens qui essayent d'aller en paradis sans passer par le purgatoire.
A mon avis, et comme je chercherai à le montrer dans l'exposé que je vais donner, M. Bergson fraye plutôt le chemin vers une sorte de perception artistique que vers une science supérieure. Une pareille science, si haute soit-elle, a pourtant sans cesse besoin de concepts et de conclusions, d'images et de comparaisons. Qu'est-ce qui garantit la iraleur de l'intuition qui surgira quand on aura franchi le feu purificateur de la recherche ? Il est psychologiquement possible que par la voie indirecte que décrit si bien M. Bergson on suscite un mouvement intérieur, un approfondissement et une animation dans le monde de l'esprit, mais comment peut il surgir quelque chose qui, pour ce
qui est de sa valeur et de sa coDnexion avec le plus intime de l'existence, se trouve audessus des manières de voir et des résultats de la science?
Par l'importance qu'il attache à la donnée immédiate, à la vie et à la perception spontanées, mises en opposition avec la réflexion, ses formes et ses résultats, M. Henri Bergson rappelle une suite d'écrivains français dont on ne saurait dire d'ailleurs qu'il ait subi l'influence. 11 appartient à un genre d'esprit qui apparaît de temps en temps dans la vie intellectuelle de la France.
Il y a d'abord Montaigne. Derrière son scepticisme on trouve le dévouement à la nature, « notre mère nature », qui vit spontanément en nous tous et en chacun selon ses dispositions. Et la nature en nous et audessus de nous ne peut s'exprimer à l'aide de nos concepts limités et déterminés. Pascal aussi met l'expérience immédiate du « cœur » en opposition avec la preuve abstraite, « l'esprit de finesse » en opposition, avec « l'esprit de géométrie ». Celui-là voit
la chose dans son essence d'un seul coup ! et d'un seul regard, celui-ci la comprend , \ par une suite de conclusions. Il y a analogie ^V\ javec l'opposition à laquelle Rousseau revient si souvent entre la nature et la culture, le sentiment et l'intelligence, la concentration et la dispersion. Maine de Biran distingue différents degrés de la vie spontanée, vie animale, vie humaine et vie de l'esprit, et il traite longuement de « l'homme intérieur » qui ne peut pas s'exprimer de façon qu'on le comprenne tout entier. De Maine de Biran la ligne que décrit le développement de cette pensée passe par Félix Ravaisson, M. Lachelier, M. Boutroux, pour arriver à M. Bergson. Les idées de M. Bergson rappellent aussi celles de Guyau. Celui-ci a été surtout frappé par le rayonnement et l'expansion des forces de l'esprit. La pensée, pour lui, ne jouait qu'un rôle subordonné. Dans son poème, :, « Le mal du poète », il dépeint la maladie dont il souffre, l'impossibilité d'exprimer la plénitude de la vie par des images.
Jacobi, Herder et Hamann, en face de
Kant, ont, dans l'histoire de la philosophie allemande, à l'aurore du xix** siècle, une position correspondante. Il mirent en honneur l'action concentrée, rassemblée de, l'esprit et l'opposèrent à l'analyse et à la critique, de même qu'ils opposèrent la con-
nexité concrète, vivante des choses aux distinctions tranchées de la philosophie critique^
Et plus tard, Friedrich Nietzsche a plaidé avec passion contre le rationalisme la cause du débordement puissant de la vie*.
De pareilles tendances ont pour la philosophie cet avantage qu'elles font ressortir tout ce que la pensée ne peut atteindre après qu'elle ait fait de son mieux pour analyser, distingLier et rassembler les choses dont elle s'occupe. La pensée puise toujours à une source qui ne tarit pas. Son courage, pour-
I. J'ai étudié la plupart des auteurs que je viens de citer <lans VHistoire de la philosophie moderne (traduction française) et dans Philosophes contemporains (traduction française). L'ouvrage d'Alfred Fouillée, dont il va être question et qui se trouve être le plus intéressant au point de vue qui nous occupe, est celui qu'il publia peu de temps avant sa mort, La pensée et les nouvelles écoles anti-intellectuelles (1910), et qui est, en grande partie, dirigé contre M. Bergson.
tant, n'en est pas amoindri ; son importance n'en est pas diminuée. Au contraire, elle en peut tirer cette consolation qu'elle ne manquera jamais de problèmes.
Les plus grandes figures de la philosophie française, Descartes et Comte, n'appartiennent pas à ce type. Le dernier mot de la philosophie doit être les droits et l'autorité de la pensée qui ne comportent pas nécessairement la méconnaissance de la multiplicité de la vie. La direction donnée par Comte est suivie aujourd'hui par le philosophe Durkheim. On peut regarder comme les représentants de l'école rationaliste de Descartes, en dehors de M. Emile Boutroux, deux savants qui viennent de disparaître, Alfred Fouillée et le mathématicien et philosophe Henri Poincaré, M. Bergson est également en opposition avec ces deux directions. Nous allons, dans ce qui va suivre, examiner quels sont les principes qui servent de base à sa philosophie.