I. Le:^ données immédiates, pagres 98 et io
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dans l'espace d'une heure. Le concept de nombre suppose certainement la discontinuité mais non pas nécessairement la discontinuité des lieux de l'espace. D'après M. Bergson lui-même, le donné immédiat n'est ni homogène ni invariable ; il présente constamment de nouvelles différences et il y a là une base suffisante pour qu'on y puisse appliquer le concept de nombre. On peut très bien s'imaginer des êtres qui ignoreraient les relations d'espace et qui pourtant auraient formé le concept de nombre. Enfin il reste toujours nos propres pensées et les actes de notre attention que nous pouvons compter*. M. Bergson ne se montre aussi exclusif en exprimant cette idée que parce qu'il fait une différence trop grande et trop extérieure entre le donné immédiat, ce que j'appelle les
I. Voir sur ce point La pensée humaine (traduction française), 188, 19g. Dans son article Intitulé Some antécédents of the philosophy of Bergson (Mind, octobre iQiS), M. Lovejov a montré que M. Bergson, en négligeant la différence entre le concept de nombre et le concept de qualité, avait en Ravaissoa Hn précurseur. Il pense distinguer l'influence de Schelling à travers celle de Ravaisson qui avait été parmi ses auditeurs à Munich.
4o LA PHILOSOPHIE DE BERGSON
sujets, et le travail psychique. Rien ne nous est donné, aucun sujet ne surgit sans un travail psychique, que nous nous en apercevions ou non. Quand on met une donnée immédiate (un sujet) en opposition avec l'activité grâce à laquelle elle se transforme par l'analyse et par l'abstraction, cela ne veut point dire que cette donnée elle-même, pour une part, ne soit due à une activité psychique qui a précédé. Pour que la donnée apparaisse, il est à supposer généralement qu'il y a eu attention. Elle se concentre pour former une sorte de totalité en raison du même processus qui, à un degré de conscience plus élevé, a lieu quand nous rassemblons les observations dispersées pour en faire un tout. Si certains éléments de la donnée se montrent avec plus de force que d'autres, cela est du en partie à un effet de contraste, en partie à la force plus ou moins grande du sentiment dont il est accompagné- Il arrive que, sous ces influences, nos images, nos souvenirs et les créations de notre imagination changent involontairement de caractère de
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sorte que très souvent ce n'est que longtemps après que ces changements nous deviennent conscients. C'est pourquoi j'ai dit dans mon livre intitulé La pensée humaine que ce qui peut être appelé la donnée immédiate ne mérite ce nom que par rapport à un certain travail déterminé, tandis qu'à d'autres points de vue et comparé avec d'autres sujets, cela doit évidemment être regardé comme un travail.
S'il y avait entre le sujet et la réflexion l'opposition que M. Bergson imagine, il serait en général impossible que la réflexion surgisse et il serait par conséquent impossible de décrire la donnée immédiate. Ce serait comme s'il y avait en nous deux personnes dont l'une aurait les sujets et l'autre la réflexion; elles ne se comprendraient pas et même ne se découvriraient pas l'une l'autre.
Il semble à M. Bergson qu'il y ait eu une sorte de péché originel. Egarés par l'espèce de jargon que la vie pratique enfante, nous avons tourné le dos à la donnée immédiate et nous nous sommes voués à la réflexion qui abstrait et divise.
42 LA PHILOSOPHIE DE BERGSOiN
Pour savoir comment a été commis ce péché originel, il faut recourir au livre que M. Bergson lui-même regarde comme son œuvre essentielle, L'évolution créatrice (1907); en l'abordant nous passons de la psychologie à la biologie.
Le péché originel a été commis quand A^ Tintelligence a remplacé l'instinct. L'instinct ^/ '^'^t plus près de la vie que ne l'est l'intelli- ^ gence. C'est un prolongement immédiat de la croissance, du processus de l'organisation. Lorsque le poussin d'un coup de bec brise sa coquille, il est mû par l'instinct et pour- ^^ tant il ne fait pas autre chose que de conti-
nuer le mouvement qui l'a porté à travers la -} vie embryonnaire. L'instinct jaillit de l'activité de la vie elle-même. L'intelligence n'apparaît que lorsque l'instinct se montre insuffisant, et elle est alors un moyen de créer des instruments. Elle est aussi extérieure et mécanique que l'instinct est organique.
L'intelligence se meut autour de son objet, cherche à découvrir autant de points* de vue difTérents que possible, mais ne peut
l'intuition d^
pas complètement adhérer à cet objet. Elle attire l'objet à elle au lieu d'y pénétrer ellemême. (L'instinct et l'intelligence sont dans l'opposition la plus absolue l'un à l'égard de l'autre. L'intelligence pourra peut-être expli-
, quer beaucoup d'instincts dérivés, mais elle ne donnera jamais une complète analyse de
y l'essence de l'instinct; elle est trop formelle pour cela j L'instinct ne peut être tiré des concepts de l'intelligence. C'est la continuité et la discontinuité qui sont en face l'une de l'autre. Il y a dans le monde beaucoup de choses que l'intelligence seule est en état de chercher, mais qu'elle ne peut trouver. L'instinct ks pourrait trouver, mais ne les cherche jamais. « Si la conscience qui sommeille dans l'instinct, dit M. Bergson, se réveillait, s'il s'intériorisait en connaissance au lieu âë s'extérioriser en action, si nous savions lin-; terroger et s'il pouvait répondre, il nous livrerait les secrets les plus intimes de la vie*. » Mais la vie a réclamé le déveîoppe-
I. L'évolution créatrice , pages 179. Voir encore i5o et suiv.
ment de l'intelligence pour être fournie des instruments et des moyens qui devaient lui permettre d'arriver où elle voulait, et c'est ainsi qu'a été fait le pas fatal.
Cette idée que M. Bergson a des rapports de l'instinct et de l'intelligence provoque spontanément cette remarque, que nous n'avons aucune raison d'attendre plus de lumière au sujet des énigmes de la vie de l'instinct que de l'intelligence. Si M. Bergson a raison d'affirmer que l'intelligence est pratique, on peut le dire au même degré de l'instinct. Car, être pratique, c'est aller droit au but où cela peut se faire, au lieu de suivre d'inutiles détours. L'instinct et l'intelligence sont deux moyens différents d'atteindre un but et chacun d'eux répond à des circonstances de la vie déterminée. Nous n'avons aucune raison de chercher quelque mystique particulière de l'instinct. Il faut bien supposer que dans l'instinct se meut un besoin, mais justement parce que « la conscience dort », c'est un besoin aveugle qui ne peut nous révéler aucun secret.
l'intuition 45
M. Bergson suppose qu'il y a une certaine analogie entre l'instinct et l'intuition. L'intui- ^^ tion est « un instinct désintéressé ^ » . Mais de ce que l'intuition peut être appelée un instinct, I parce qu'elle opère spontanément, il ne découle pas que l'instinct puisse être regardé comme une intuition et ce n'est que pour cela qu'il a un caractère mystique. En soi il est l'esclave du côté pratique de la vie autant que « rintelligence » et il peine autant qu'elle. Et si l'instinct peut devenir désintéressé^ s'il s'émancipe de la servitude à un but pratique, pourquoi « l'intelligence » ne le pourrait-elle faire aussi? Et le travail de la pensée n'est-il pas aussi une espèce de vie qui, si elle pouvait prendre conscience d'elle-même et de ses lois, jetterait de la lumière sur lessence de la vie et sur ses conditions? La vie se meut à tous les degrés, dans la pensée aussi bien que dans l'instinct et dans
I. «C'est à l'intérieur même de la vie que nous conduirait l'i'i!mtion, jeveux dire l'instinct devenu désintéressé, conscient de lui-même, capable de réfléchir sur son objet et de l'élargir i définiment. » L'évolution créatrice, page 192.
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le processus d'organisation. Et partout l'acte et l'effort spontané passent avant la réflexion et la conscience claire.
Aussi peu il était fondé et justifié au point de vue psychologique de mettre « la donnée immédiate » en opposition absolue avec la réflexion, aussi peu il est donc possible de poser l'instinct en opposition absolue avec l'intelligence, de regarder l'instinct comme plus proche que l'intelligence de l'essence intérieure de la vie.
Demande-t-on s'il n'y a pas quelque espoir de rédemption après le péché originel, M. Bergson répond qu'il faut travailler à se dégager de l'emprise des intérêts pratiques qu'entraîne la vie dans l'extérieur et le matériel. 11 avait déjà formulé cette exigence dans son Introduction à la métaphysique^ et dans celui de ses ouvrages qui traite de la philosophie de la nature, U évolution créatrice, il la répète à propos du rapport entre l'instinct et l'intelligence. 11 faut une tension de la volonté pour s'y conformer; car les nécessités pratiques de la vie au service desquelles
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se trouve rintelligence ont déterminé à tel point notre manière de penser, « la pente naturelle de l'intelligence », que nous devons y remonter un courant pour nous affranchir de la manière extérieure et mécanique de regarder l'existence, qui nous est habituelle. V 11 nous faut, par un acte de la volonté, rompre | vî avec les habitudes scientifiques, avec les exigences fondamentales de la pensée elle-même, i si nous voulons atteindre l'élargissement de notre entendement, la perception dans laquelle nous serons face à face avec l'essence intérieure de l'existence, la perception à laquelle la philosophie a pour tâche première de nous conduire.
Pourtant « l'intelligence » et sa manière de penser ne sont pas qu'un obstacle à notre ascension vers l'intuition, notre but suprême. Si l'intelligence n'était pas éveillée et n'avait pas fait son travail, le développement n'aurait pas dépassé le pur instinct qui conduit exclusivement et immédiatement le mouvement dans une seule direction. La mobilité de l'intelligence et l'orientation dans
le monde environnant à laquelle elle conduit fait croître des forces qui peuvent un jour être tournées en dedans et employées à réaliser les conditions nécessaires à la perception immédiate qui, dans l'instinct, ne sort pas de l'état de sommeil parce que le besoin de mouvement se fait tout de suite sentir. Alors l'instinct pourra être délivré de ce besoin, devenir entièrement désintéressé et à l'aide de sympathie intellectuelle, s'enfoncer dans le courant qui se m^eut en nous, s'identifier à cet écoulement qui marche à travers toute l'existence et dont nous som.mes une des articulations ^ C'est un monde plus grand dans lequel nous sommes introduits, un monde dont l'intelligence, en raison de ses problèmes déterminés, a dû se séparer.
I. Voici un des passages essentiels de L'évolution créatrice: « La conscience se déterminant en intelligence, c'est-à-dire se concentrant d'abord sur la matière, semble ainsi s'extérioriser par rapporta elle-même ; mais justement parce qu'elle s'adapte aux objets du dehors, elle arrive à circuler au milieu d'eux, à tourner les barrières qu'ils lui opposent, à élargir indéfiniment son domaine. Une fois libérée, elle peut d'ailleurs se replier à l'intérieur, et réveiller les virtualités d'intuition qui somo nielllent encore en elle, » page 198.
l'intuition ^9 t!^'
Je reviendrai plus tard sur le caractère et la valeur de la métaphysique que M. Bergson regarde comme possible. Pour le moment if s'agit de montrer que l'accès à l'intuition dans laquelle, selon lui, se trouve la métaphysique, n'est pas facile et qu'elle demandejj ^'fi comme condition préalable le travail de l'in-ll ''" , telligence.
Aussi, au point de vue de la théorie de la connaissance, a-t-il affirmé que, à la considérer d'une façon biologique, il j avait là»! une ascension de l'instinct à l'intelligence par; l'intuition. « L'intuition est sans doute une opération originale de l'esprit, irréductible à la connaissance fragmentaire et extérieure \\ par laquelle notre intelligence, dans son usage ordinaire, prend du dehors une série de vues sur les choses ; mais il ne faut pas méconnaître que cette manière de saisir le i v^ réel ne nous est plus naturelle, dans l'état actuel de notre pensée ; pour l'obtenir, nous devons donc, le plus souvent, nous y préparer par une lente et consciencieuse ana . lyse, nous familiariser avec tous les docu- HôFFDiNG. — Bergson. 4
5o L\ PHILOSOPHIE DE BERGSON
ments qui concernent l'objet de notre étude. Cette préparation est particulièrement nécessaire quand il s'agit de réalités générales et complexes, telles que la vie, l'instinct, l'évolution : une connaissance scientifique et précise des faits est la condition préalable de l'intuition métaphysique qui en pénètre le principe*. »
Il est clair qu'il y a une grande différence entre l'intuition à laquelle on arrive après avoir passé par le travail de l'analyse et de l'expérience et u l'intuition originelle et immédiate » qui est la donnée immédiate et qui présente une continuité indivisée, morcelée ensuite par l'intelligence^. C'est un point qui reste confus chez M. Bergson, celui de savoir s'il est possible de retourner directement à l'intuition originelle, sans
I. Bulletin de la Société française de philosophie , volume IX p. 27/i.
a. Voir Matière et mémoire (sixième édition), pag;es 201 el suiv. « Ce qu'on appelle ordinairement un fait, ce n'est pas la
réalité telle qu'elle apparaîtrait à une intuition immédiate
l'intuition pure, extérieure ou intérieure est celle d'une continuité indivisée. » Voir aussi La perception du changement, page 8 et 28.
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passer par le long chemin de l'intelligencci isi un homme, au milieu de la vie, peut sejj Idélivrer des intérêts et des habitudes de laij Vie pratique et retrouver la vue immédiate de soi-même et des choses. Celui qui le peut, c'est l'artiste, selon M. Bergson, et je reviendrai plus tard sur ce point ; l'artiste voit les choses dans leur plénitude ijnmédiate et dans leur individualité. Mais est-ce que ce ne serait pas possible pour chacun de nous puisqu'il y a chez nous tous quelque chose de ce qu'il y a de grand chez l'artiste ? C'eût été d'un immense avantage, au point de vue de la clarté, si M. Bergson s'était exprimé d'une façon plus précise et plus déterminée au sujet du rapport qu'il y a entre l'intuition, condition nécessaire à tout travail psychique (ou qui plutôt est son premier résultat) et l'intuition qui devrait constituer l'apogée et la conclusion du travail de la pensée comme étant l'union suprême de l'instinct et de Tintelligence. M. Bergson emploie le même mot pour les deux choses, ce qui doit fatalement causer une certaine confusion.
' L intuition métaphysique sera une renais-
sance de l'instinct. Mais alors cette renaissance en changera tout à fait le caractère. L'instinct est, comme nous l'avons vu, aussi « pratique » que l'intelligence ; mais, à présent, il sera complètement désintéressé. Et tandis que c'est un des caractères de l'instinct qu'il trouve sans chercher (en oppo- ; sition avec l'intelligence qui cherche sans trouver), dès lors la découverte apparaîtra comme le fruit d'une recherche quoique ce ne soit que par un acte de volonté, par un effort violent, par un bond qu'on atteindra finalement la perception concluante.
Cette perception concluante est, par l'approfondissement et l'élargissement, différente de la perception immédiate de mouvement et de changement que nous laissons de côté dans nos analyses et dans nos abstractions. Le philosophe se concentre avec une pleine conscience dans la perception du processus continuel dont il a le meilleur et le plus proche exemple dans ce qu'il observe en
l'intuition 53
lui-même où le passé et le présent se tendent la main d'une façon immédiate.
M. Bergson s'est efforcé de mettre en lumière les états immédiats et spontanés de la vie de l'âme. Ils peuvent être des plus différents les uns des autres ; mais à cause de leurs caractères communs ils lui semblent beaucoup plus proches qu'ils ne le sont en réalité\ La perception spontanée et immédiate, telle qu'elle apparaît dans la sensation, la mémoire et l'imagination, la combinaison spontanée et aveugle de besoin et de pouvoir qu'on appelle l'instinct et la perception qui peut former la conclusion d'un travail de la pensée vigoureux et compliqué, c'est, en dépit de l'analogie qu'il y a entre elles, trois phénomènes spirituels très différents, et on peut être amené à des conséquences douteuses si on ne les a pas suffisamment dis-
I. Il y a deux ouvrages suédois, l'un du docent Malte Jacobson (Henri Bergsons Imtuitionsfilosojî) , l'autre du professeur Hans Larsson (Intaitionsprohlemetj le problème de l'intuition en particulier dans le système de M. Bergson), qui peuvent servir à éclairer le concept de l'intuition d'après M. Bergson.
tinguées. Une certaine tendance romantique, celle-là même qui conduisit Rousseau à passer de .la culture à la nature, pousse M. Bergson à approfondir ces trois phénomènes très différents les uns des autres.
On a donné, dans l'histoire de la philosophie, divers sens ou diverses formes à l'intuition et il est intéressant de voir si l'intuition de M. Bergson coïncide avec l'une de ces formes ou si, au contraire, elle désigne une chose nouvelle.
I. Il y a dans la sensation, dans la mémoire et dans l'imagination une perception immédiate. Dès que j'ouvre les yeux, j'aperçois une image sensible qui forme une certaine totalité. Dans la mémoire surgissent des faits antérieurs tels que des images spontanées de totalité, et dans l'imagination il y a une nouvelle création de ces images dont les procédés de devenir peuvent être aussi inconscients que la manière dont naît une image de la sensation ou du souvenir. Il ne se fait pas dès l'abord de différence très nette entre la sensation, la mémoire et l'ima-
l'intuition 55
gination ; elles se confondent et sont liées les unes aux autres. C'est la réflexion critique qui, la première, marque une distinction entre ces trois actes d'aperception immédiate par le fait que les cas sur lesquels on a des doutes obligent à chercher des critères déterminés pour empêcher que l'on ne prenne les unes pour les autres l'observation, la mémoire et l'imagination.
L'intuition, considérée dans ce sens et qu'on peut nommer intuition concrète, a quelque chose d'individuel, de spécial et elle est dans une opposition significative avec l'activité attentive, féconde en distinctions que nous appelons analyse, aussi bien qu'avec l'abstraction, la généralisation et la conclusion.
2. L'intuition a eu aussi la signification de jugement ou décision spontanée. Ici l'intuition ne signifie pas une intuition d'un tout individuel comme dans la sensation, la mémoire ou l'imagination, mais une certitude ou une conviction qui est produite par ce qu'on appelle « suggestion naturelle » ou
« magie naturelle ». C'est le cas lorsque certains principes semblent « aller de soi » OU lorsque soudainement on est convaincu de la réalité de ce qu'on croit ou que l'on éprouve une confiance spontanée en une autorité. L'intuition, dans cette acceptation du mot, qui est la plus fréquente dans la conversation, est opposée, par Thomas Reid à la critique de Hume et par Jacobi et Hamann à la philosophie de Spinoza et de Kant. Cette sorte d'intuition joue un rôle essentiel lorsque l'homme se forme sa croyance et sa conception de la vie. C'est une syntèse spontanée d'expériences et d'observations. On peut l'appeler intuition pratique.
Tandis que M. Bergson attache une grande importance à la première espèce d'intuition, il n'accorde presque aucune attention à la seconde espèce bien qu'elle ne s'affirme pas moins que l'instinct et l'intelligence dans la vie pratique et bien qu'elle ne serve pas moins que les espèces d'intuitions qu'il a décrites à anéantir la division que produit la réflexion. En réalité.
l'intuition 67
son « intuition » se rapproche beaucoup de celle-ci.
3. 11 y a une troisième espèce d'intuition dans la compréhension immédiate de la différence ou de l'identité qu'il y a entre deux images de la sensation, de la mémoire ou de l'imagination apparaissant simultanément ou successivement. C'est un acte de la pensée qui a lieu dans toute espèce de comparaison et qui nous amène à cette conclusion que deux sensations ou représentations doivent être tenues en dehors l'une de l'autre, ou regardées comme identiques de façon qu'elles puissent dans l'avenir être remplacées l'une par l'autre. L'intuition signifie ici la connaissance immédiate d'un rapport. C'est la démarche particulière delà réfl'^îxion qui, répétée et poursuivie, peut conduire à une compréhension et à une vue ayant de la connexité.
Cette espèce d'intuition, que je désignerai sous le nom à'intuition analytique, n'est pas en opposition avec l'intelligence, mais elle est au contraire une des formes de l'activité
intellectuelle. Et elle n'est pas non plus en opposition avec l'intuition du premier genre ; elle a trait à un rapport entre des images et non aux images elles-mêmes.
Descartes, dans ses Règles pour la direction de r esprit f et H. Poincaré, dans Science et méthode, en ont donné la description. Cette sorte d'intuition désigne par eux le passage même de la perception à l'analyse ou à la preuve, passage qui, même préalablement, ne peut être approfondi \
On ne trouve pas cette intuition chez
I. Descartes, Règles pour la direction de l'esprit, chap. m et VII (OEavres, éd. Adam et Tannery, vol, X). Henri Poincaré, Science et méthode, Paris, 1912, p. ^7, i34, 157. Voir aussi M. K. Kroioan, professeur à l'Université de Copenhague, La démarche de Vintaition ou les évaluations élémentaires dans Naturerkendelse (Connaissance de la nature), page 97 et suiv. Il semble que ce soit des intuitions de cette espèce qui aient conduit les mathématiciens grecs à avancer des postulats qui ne furent démontrés que plus tard. Voir Zeuthen, Sur les connaissances géométriqaes des Grecs avant la réforme platonicienne (Académie Royale des sciences et lettres de Danemark, iQiS). — Voir mon Histoire de la philosophie moderne (traduction française), volume I, p. io3, iSg. Léon Brunschwicg. Les étapes de la philosophie mathématique^ Paris, 1912, p. io5 et suiv., 45i. Brunsçhwicg qualifie l'opposition de nature que l'on a établie de nos jours entre l'intelligence et l'intuition « d'accident malheureux de l'histoire » (page 452).
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M. Bergson et par là s'explique en partie l'opposition qu'il marque entre l'intuition et l'intelligence, opposition que, non sans raison, on a désignée comme un accident malheureux de l'histoire de la pensée.
U. Une quatrième espèce d'intuition est la perception immédiate d'une connexion ou d'une totalité que l'on peut acquérir en parcourant soit une série, soit un groupe de membres ou [de parties si l'on a une certaine compréhension de leurs rapports mutuels.
Ainsi l'action de suivre une démonstration compliquée ou d'observer la connexion entre différents points de vue sous lesquels on peut considérer un seul et même sujet devient parfois l'objet d'un regard concentré. Ou bien c'est une personne dont nous avons remarqué les différentes qualités, dont nous avons observé les actions auxquelles nous avons pensé séparément et qui tout d'un coup se dresse pour nous dans toute son individualité propre. Plus l'intuition que nous avons définie en troisième lieu a pu agir dans la démarche discursive de notre
esprit, plus la totalité nous apparaîtra claire et nette. Même le travail de la pensée, ana^ lyse et démonstration, est utile à l'intuition de totalité, et ces deux espèces d'intuitions, celle de la différence et de l'identité, et celle de la totalité, ne sont pas en opposition. L'une peut tracer le chemin de l'autre. C'est la connexité conforme aux lois découverte au moyen de la pensée qui conditionne la vue de la totalité. Dans Descartes comme dans Poincaré, l'expression d'intuition est donc aussi employée non seulement pour désigner les passages de la pensée particulière, mais aussi, en connexion avec cela, pour désigner le coup d'œil d'ensemble par lequel une totalité de pensée se manifeste à la conscience. On peut appeler intuition synthétique cette espèce d'intuition.
Spinoza a placé cette intuition à l'apogée de la connaissance humaine. Elle est différente à la fois de l'observation des sujets particuliers et de la connaissance abstraite des lois qui régissent leur apparition. Elle voit l'existence concrète dans son individua-
l'intuition 6i
lité et en même temps comme un ensemble, comme un repliement de lois générales par lesquelles elle est intérieurement reliée au reste de l'existence. C'est pour Spinoza l'achèvement de la connaissance, mais il déclare que ce qu'il a pu comprendre par là est très peu de choses^ Par sa description de cette espèce d'intuition, il a plutôt posé un grand problème, finalement insoluble,
I . Voir mon Histoire de la philosophie moderne , tome I (traduction française) pages 322 et 335, Harold Joachim, A stady of the eihics of Spinoza, Oxford, 1901, p. i8o-i85. Le mot de ce repliement» que j'ai employé est dû à H. G. Orsted , voir Danske Fi7oso/er (Philosophes danois), p. 5i. Pour le rôle de l'intuition dans la conception du inonde ou dans le développement d'une métaphysique, voir La pensée humaine (traduction française), p. 3o6-3i5. — Ce que Fichte comprend par « intuition intellectuelle » est une conscience immédiate de nos propres actes, de notre propre activité sur nous-mêmes. Tout être qui s'attribue à soi-même un acte se réclame de cette intuition (Zweile Einleitung in die Wissenschaftdehre^ § 5). Voir mon Histoire de la philosophie moderne (traduction française), tome II, p. i54- Ce n'est pas l'intuition de M. Berg son, puisque c'est une pensée abstraite, une hypothèse qui peut être tirée de phénomènes immédiats, mais qui ne coïncide pas avec un phénomène immédiat. La supposition de l'activité, l'idée qu'un état ait pris naissance dans notre propre être et n'ait pas été provoqué par une action extérieure se fondent sur le raisonnement et non sur l'intuition et c'est pour cela que Kant avait, avec raison, nié qu'il y ait une « intuition intellectuelle ».
que donné des indications pouvant conduire à sa solution. Et en tous cas, l'union entre l'individuel et le général qu'il demande est aux limites de la science et de l'art.
« L'intuition métaphysique » de M. Bergson peut rappeler cette quatrième espèce d'intuition, mais elle n'insiste pas autant sur cette connexion entre l'activité de la pensée et la vue d'ensemble. L'intuition métaphysique apparaîtra, nous dit-on, en « creusant et en élargissant la perception », sans que l'on nous donne la méthode qui permettra de creuser et d'approfondir. Les différentes sortes de travail de la pensée et les passages de l'un à l'autre n'ont pas d'importance ; l'élément rationnel est mis de côté ; l'intuition métaphysique de M. Bergson se rap-
^ ''proche donc plutôt de la seconde espèce d'intuition, de la décision spontanée, que de
^ ^Vij la quatrième, celle que nous avons appelée intuition synthétique. A la prendre d'une façon romantique, cette intuition peut donner l'idée que l'on a reconquis quelque chose que l'on avait perdu, et, plutôt, malgré Fin-
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telligence qu'avec son aide. En opposition avec cela, il faut bien marquer que, pour autant que cette intuition a une signification scientifique, ses indications sont dirigées en avant, non en arrière. L'intuition synthétique deviendra possible en partant de l'intuition concrète et en se fondant à chaque pas Sur l'intuition analytique. Plus l'intuition concrète est riche, plus sévèrement s'opère rintuition analytique, plus d'importance aura l'intuition synthétique. Si la philosophie pouvait atteindre les vastes conclusions auxquelles on pensait arriver au temps des grands systèmes, ce serait par des intuitions auxquelles on parviendrait de cette manière.
Tandis que l'intuition psychologiq^ue de M. Bergson, aperception immédiate, est d'une importance décisive et l'a amené à dire les paroles qu'il fallait, il n'a pas donné une définition parfaitement claire de l'intuition métaphysique dont il affirme la possibilité et il n'a pas déterminé sa valeur philosophique.
HôFFDiNG. — Bergson.