Critirjue philosophique, 1878, n° 32, t. II, p
affirmations contradictoires, comment par la nécessité distinguer la vérité de l'erreur, quand par hypothèse tous les jugements ont ce caractère commun de s'imposer nécessairement à l'esprit'? » Ainsi l'on prétend trouver dans la nécessité avec laquelle elle s'impose un critérium de la vérité, mais l'erreur, dans l'hypothèse nécessitaire, n'est pas moins nécessaire que la vérité, et le critérium s'évanouit. En second lieu, comme les jugements s'opposent dans les divers esprits, on revient à cette diversité, à cet arbitraire qu'on prétendait éviter; chacun se flatte d'être l'élu de la vérité, il le dit et il le pense, mais d'autres le nient, et les uns et les autres sont autorisés à invoquer avec le même droit le critérium du jugement nécessaire, la force irrésistible avec laquelle la vérité s'impose à leur esprit. « Ainsi la thèse de la nécessité, si elle est admise, interdit d'aspirer à la possession d'un critérium de certitude. En effet, si tout est nécessaire, les erreurs aussi sont nécessaires, inévitables et indiscernibles (?), la distinction du vrai et du faux manque de fondement, puisque l'affirmation du faux est aussi nécessaire que celle du vrai^ »
La critique de la théorie nécessitaire nous introduit à
1. Essai de psychologie, t. II, p. 343-4. « La nécessité n'accorde point de moyens sûrs de discerner le vrai du faux : chacun de nous pense et juge comme il doit penser et juger ; les erreurs, comme les maux, sont partie intégrante de l'ordre éternel ; enfin, à cet égard, toute erreur est aussi une vérité. Le nécessitaire conséquent regardera donc comme un fait inéluctable, établi avec toute la force de ce qui est et doit être, le partage de l'humanité entre des masses vouées à la damnation de l'illusion et du mensonge, et un petit nombre d'élus de la science et de la vérité... Or, il faut bien avouer que l'élu n'a pour lui, et pour s'assurer de son élection, que sa propre affirmation, sa foi et celle de quelques autres hommes... Aux yeux des autres, à nos yeux, sa science est illusion pure... Qui décidera, au milieu des contradictions croisées, dans le flux et reflux des affirmations et des doctrines, quand chacun n'a dans sa pensée qu'une sorte de phénomène réfléchi nécessairement, un certain ordre apparent pour lui, propre à lui, qui décidera de la conformité de cet ordre avec les lois réelles? Celles-ci, ne se manifestant d'aucune autre manière à aucun de nous, sont soustraites parle fait à toute vérification commune. »
2. Essai de psychologie, t. Il, p. 417. La théorie fataliste du progrès ne permet pas, selon Renouvier, d'échapper aux conséquences de la théorie nécessitaire. On suppose que par une sorte de logique progressive l'humanité marche vers la vérité en traversant une longue suite d'erreurs. Alors
la vraie théorie de la cerliliide; son éciiec retourne contre elle les objections qu'elle oppose à l'intervention de la libre volonté dans la connaissance; elle ramène à cet arbitraire, à cette anarchie qu'elle prétendait éviter. On veut que la pensée soit nécessaire, impersonnelle, on ne réussit pas à définir l'évidence qui doit justifier cette nécessité; en fait, dès qu'on dépasse le phénomène immédiat de conscience, les divergences commencent, le rôle de la personne dans la connaissance se manifeste par la contradiction; en droit, il n'est pas de certitude prétendue nécessaire que la réflexion ne puisse graduellement atténuer et changer en un doute à la rigueur légitime; enfin la thèse de la nécessité se détruit logiquement ellemême, car la vérité impersonnelle, une, immuable, se résout dans la multitude bigarrée des jugements individuels, et l'impossibilité de discerner le vrai du faux lui impose pour conséquence le scepticisme.
L'analyse directe de la certitude et des éléments qu'elle enveloppe confirme cette critique, en nous découvrant tout ce qu'il entre en elle de passion et de volonté. On est incertain non seulement parce que l'on ne sait pas, parce qu'on a la conscience d'une représentation intellectuelle incomplète; mais encore parce qu'on ne se passionne pas ^ parce qu'on reste indifférent à un problème, qu'on le néglige : « il est des hommes que rien n'attire, qui ne repoussent rien que mollement et ne s'attachent à rien » ; on est incertain enfin, parce qu'on ne veut pas, parce qu'on se refuse à décider, comme balancé, oscillant entre les idées contraires qui se disputent l'esprit. Rien de plus fréquent que cette incertitude par inertie chez « les hommes du torrent, que la faiblesse ou le défaut d'exercice des fonctions réflexives rendent le jouet des événements et
rien n'est vrai, rien n'est faux d'une manière permanente. C'est à l'avenir de décider la part de vérité que contient l'erreur présente ; tout est vrai à son heure. « Qui a qualité pour faire entre le vrai et le faux, entre le bien et le mal qui en dépendent, un départ qui est toujours à recommencer? ». Ibid,, p. 346-9.
des idées, et qui, livrés sans défense aux pensées qui les traversent, vivent et meurent sans s'être jamais témoignés à eux-mêmes comme en possession d'une certitude quelconque qui fut leur œuvre' ». La passion et la volonté sont, aussi bien que l'intelligence, les éléments intégrants de la certitude; on ne croit que parce qu'on se passionne, que parce qu'on veut; sans le désir et sans la volonté, l'inertie de l'intelligence ne pourrait aboutir à une affirmation réfléchie. « Nous ne pouvons rien affirmer systématiquement, ni sans une représentation quelconque d'un groupe de rapports comme vraie, ni sans un attrait de quelque nature qui nous porte à nous engager ainsi dans la vérité aperçue, ni sans une détermination de la volonté qui se fixe, alors qu'il serait possible, ce semble, de suspendre le jugement, soit pour chercher de nouveaux motifs et de nouvelles raisons, soit même en s'abandonnant simplement aux impulsions qui se présentent- ». La certitude ainsi comprise ne nous apparaît pas comme détachée de la conscience humaine, l'homme y est tout entier présent, dans la solidarité des grandes fonctions qui le constituent; elle sort du cojur et de la volonté, aussi bien que de l'intelligence. Par. là s'explique l'histoire de la pensée, ses vicissitudes; la génération, la lutte, la destruction et l'incessant renouvellement des systèmes contraires dans tous les genres de connaissances. « L'élément passionnel et l'élément volontaire entrent visiblement dans toutes les affirmations relatives à la vie et à la conduite. Si les doctrines se formaient indépendamment de ces derniers éléments, elles ne seraient pas si variables, si divergentes, et les sciences elles-mêmes n'anticiperaient pas si habituellement sur les faits acquis, mais se développeraient d'une marche toujours régulière et banniraient toute controverse ^ »
i. Esnai de psychologie, t. il, p. 13a.