Psychologie, t. II, p
En second lieu, nous aflirmons qu'à nos perceptions répondent des existences qui en sont indépendantes, qu'elles nous révèlent, mais qu'elles ne constituent pas. En troisième lieu, dans ce monde externe, dans ces groupes de phénomènes liés par des lois, nous distinguons des êtres semblables à nous, les hommes, la suite des êtres vivants, en qui la conscience de plus en plus se dégrade et s'obscurcit, les corps enfin, tels que les sciences physiques les définissent. En quatrième lieu nous affirmons que le monde extérieur a ses lois, qu'elles sont constantes et générales, et qu'elles répondent aux lois de la pensée. Acceptation de l'esprit par lui-même, existence du monde externe, distinction dans ce monde des existences individuelles, hommes, êtres vivants, corps inorganiques, accord profond des lois de l'esprit et des lois des choses, (( tels sont les objets de cette affirmation radicale, naturelle, universelle, que l'homme, que le sceptique même est tenu d'embrasser, sous peine de suspendre et enfin d'arrêter le cours de son intelligence et de ses actes \ »
Reconnaître que les thèses de réalité sont affirmées sans discussion, acceptées par tous les hommes, n'est-ce pas revenir à la théorie de l'évidence et de la nécessité ? Ces thèses ne sont acceptées universellement que parce qu'elles sont posées spontanément, comme les conditions de la vie et de la pensée. Rien ne serait plus erroné que d'y voir des jugements nécessaires, imposés par le pur entendement, elles sont, à dire vrai, des postulats de la raison pratique qui relèvent surtout de la passion et de la volonté. Vousy chercheriez en vain l'intuition immédiate, l'évidence démonstrative : nous acceptons notre conscience, nous ne démontrons pas que nous existions hier, nous ne voyons pas que nous existerons tout à l'heure ; nous acceptons notre intelligence et les catégories qui la
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dirigent, nous ne pouvons démontrer sans cercle vicieux la valeur de la raison par la raison ; nous postulons le monde extérieur, sa distinction de nos représentations, nous ne sortons pas de nous-mêmes ; nous affirmons l'existence de consciences semblables à la nôtre, nous ne saurions les connaître à la lettre, puisque nous ne saurions les pénétrer. Les thèses de réalité ne paraissent évidentes et nécessaires que parce qu'on ne les soumet pas à la discussion, que parce qu'on ne porte pas sur elles la rélîexion qui les rendrait douteuses; elles n'ont un caractère d'universalité qu'à la condition qu'on les laisse dans un certain vague ; dès qu'on les approfondit, dès qu'on les précise, elles soulèvent tous les problèmes, toutes les diflicultés, toutes les contradictions de la philosophie. Concluons que les thèses de réalité sont des postulats, des actes de foi, que l'accord qui se fait sur elles vient précisément de ce qu'elles sont la condition de la vie et de la science, que leur valeur pratique fait leur universalité, qu'à ce titre elles ne sont pas des vérités évidentes, nécessaires d'une nécessité tout intellectuelle, mais des affirmations que soutiennent la passion et la volonté.
Dès que nous dépassons ce premier ordre de certitude, ces thèses de réalité, oii l'unanimité n'exprime que la spontanéité des affirmations et leur importance pour la pratique, nous arrivons au second ordre de certitude, que caractérise la place autrement grande que le doute, les passions et la volonté occupent dans l'établissement humain de la vérité. Dès qu'on rélléchit, dès que par l'examen des données des sciences particulières on s'élève aux questions de principes, les opinions qui s'opposent, les discussions toujours renouvelées, les luttes des systèmes ennemis, marquent l'intervention de la volonté individuelle.
L'analyse de la liberté, en nous montrant qu'elle n'est pas l'indifférence, qu'elle ne se sépare pas des motifs, qu'elle est la délibération même, nous a ramenés au jugement; la
Sêailles. — Renouvier. lo
réflexion sur le jugement, sur ce qui fait sa valeur affirmative, nous ramène à la liberté. Entre le problème de la vérité elle problème de la liberté il semble au premier regard qu'il n'y ait aucun rapport; le libre n'est-ce pas par excellence rindividuel, la vérité tout au contraire l'universel, le lien et le lieu des esprits ? Mais la vérité est affirmation, jugement; or tout jugement, nous l'avons vu, est croyance, par suite ne peut se réduire à la détermination d'un entendement pur, indifférent; implique désir et volonté. Il n'est pas une conclusion que ne puisse rendre douteuse la réflexion sur les opérations de l'esprit individuel qui y conduisent. Dès lors quelle garantie pouvons-nous, en dernière analyse, offrir et nous offrir à nous-mêmes de la vérité de nos conclusions? C'est que nous acceptons la rectitude de notre pensée et la validité de ses opérations, « c'est qu'après avoir examiné le pour et le contre de chaque affirmation ou négation, nous avons pris le parti de nous tenir pour satisfaits de ce que nous estimions vrai, et cela, quand il nous paraissait possible, à toute rigueur, de suspendre notre jugement, de continuernotre examen ou dele reprendre sur de nouveaux faits, de prêter à des objections anciennes ou nouvelles une oreille plus attentive, d'étudier telles ou telles matières et de soumettre nos préjugés à des épreuves plus sûres \ »
Par le problème de la certitude, le problème de la connaissance vient, au terme, s'identifier avec le problème de
1. Crilique philosophif/ue, 1878. n» 31, t. II, p. 69. « Être ccriaiii, c'est se penser certain : se penseï' certain, dès qu'il est question d'une connaissance dépassant les piiénoniènes saisis actuellement et ininiédiatement, c'est d'une pai't avoir, pour juger d'une chose comme on en juge, des motifs bons ou mauvais, mais que l'on pense bons, et, d'une autre part, se lixer dans ce jugement, mettre un terme à l'examen de ces motifs, et renoncer à de plus amples reclierches, à tout appel à l'expérience, à il'autres personnes, à soi-même mieux informé, alors qu'on a cependant la conscience de conduire son esprit de manière à pouvoir en suspendre aussi bien ([u'cn laisser passer définitivement les arrêts. Cette vérité devrait prendre rang comme la première dans l'ordre pratique, et, à ce litre, se voir subordonn r toutes les vérités tliéorétiques quelconques. » Critique X)hiloi>opkique, 1878, n» 32, t. II, p. 31.
la liberté. S'il y a dans tout jugement un élément passionnel et volontaire, nous chercherions vainement à faire dépendre la croyance à la liberté d'un jugement nécessaire. Il faut que la liberté intervienne dans le jugement même par lequel nous nous proclamons libres. Impuissants à obtenir une preuve de fait ou une démonstration logique de la liberté, nous ne pouvons demander la solution du problème qu'à la raison pratique. « C'est une affirmation morale qu'il nous faut, toute autre supposerait aussi celle-là. En d'autres termes la raison pratique doit poser son propre fondement et celui de toute raison réelle, car la raison ne se scinde pas : la raison n'est, selon notre connaissance, que l'homme, et l'homme n'est jamais que l'homme pratique \ » Il s'agit de se décider, de prendre parti : nécessité ou liberté, c'est un choix à faire. Voulezvous la science et la morale ? posez la liberté qui en est la condition. « La vérité non pas prouvée, mais réclamée et digne d'être choisie, est celle qui pose un fondement pour la morale et aussi un fondement pour la connaissance pratique, indépendamment de laquelle on ne peut asseoir la science ". »
Finalement Renouvier pose le problème définitif sous la forme tout à la fois précise et dramatique que lui donne le dilemme de Jules Lequier. Ou c'est la nécessité qui est vraie, ou c'est la liberté. Supposons la nécessité vraie. Si j'affirme nécessairement la nécessité, je serai toujours hors d'état d'en garantir la réalité, puisque d'autre part l'affirmation contradictoire est également nécessaire, le doute naît de l'impossibilité de discerner le vrai du faux. S'il est a priori possible que nous affirmions la liberté nécessairement, il ne l'est pas du moins que nous le croyions ainsi : « nous nous contredirions en pensant affirmer, en vertu de la nécessité qui la supprime,