Ibid., p
la liberté de nos jugements réfléchis et délibérés, desquels fait essentiellement partie celui-là même qui les déclare libres*. » Le doute naît dans ce second cas de l'illusion supposée. Dans l'hypothèse oi!i c'est la liberté qui est vraie, si j'affirme la nécessité, je l'affirme librement, je suis dans l'erreur au fond, et je ne me sauve même pas du doute, puisque la nécessité que j'accepte, loin d'exclure le doute, l'impose. Si j'affirme librement la liberté, la liberté étant vraie, je suis à la fois dans le vrai par hypothèse, et j'ai les mérites et je recueille les avantages de mon affirmation libre. Bref, dans l'hypothèse de la nécessité, quoique je fasse, je suis condamné au scepticisme; j'embrasse librement l'hypothèse de la liberté pour sauver la morale et la science. « Définitivement, dit Lequier, deux hypothèses : la liberté ou la nécessité. A choisir entre l'une et l'autre, avec l'une ou avec l'autre; je préfère affirmer la liberté^ et affirmer que je l'affirme au moyen de la liberté. Ainsi je renonce à imiter ceux qui cherchent à affirmer quelque chose qui les force d'affirmer. Je renonce à poursuivre l'œuvre d'une connaissance qui ne serait pas la mienne. J'embrasse la certitude dont je suis l'auteur... La formule de la science, faire. Non pas devenir, mais faire, et en faisant .sp faire »
Dans la thèse de la liberté, Renouvier avoue que nous ne possédons pas un moyen sûr de discerner le vrai du faux par un critère en quelque sorte matériel et de tous points inéluctable. Mais la liberté précisément le veut ainsi. Du moins nous possédons une méthode. Cette méthode, c'est la réflexion soutenue, la recherche constante, la saine critique, d'un mot le sage exercice de la liberté. Avec cela, nous n'évitons pas toujours l'erreur, mais nous pouvons toujours l'éviter. Chacun de nous est responsable de ses opinions, comme il l'est de ses actes moraux, ou plutôt l'opinion môme est ou doit être un
1. Cvxl'ique philosophique, 1878, ii" 3:2, l. II, p. Sa. Renouvier modifie sur point l'argutuentalion de Jules Lequier, en en altérant la symétrie.
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acte moral. Nous faisons l'erreur et la vérité en nous. Sommes-nous dans le faux ? Nous pourrions être dans le vrai au môme moment, en sachant douter, c'est-à-dire examiner, La liberté seule explique l'existence de l'erreur dans le monde, seule établit la possibilité morale d'atteindre le vrai par l'application assidue d'une conscience toujours en éveil. « Ma certitude morale et pratique commence logiquement par la certitude de ma liberté, de même que, en fait, ma liberté a dû toujours intervenir dans la constitution de ma certitude, depuis le moment où, en ma qualité de philosophe, j'ai mis spéculativement toutes choses en doutée »
Nous ne pouvons recevoir la vérité du dehors, il faut que nous marchions vers elle; la méthode est etfort, action, vouloir. « L'homme est ramené à son for intérieur... La liberté, individuelle par essence, décide de la croyance. » En vain nous demanderions aux autres de prononcer pour nous, en vain nous ferions appel, après tant d'autres, au consentement universel. Le consentement universel ne s'étend pas au delà de ce premier ordre de certitude, de ces thèses de réalité que tout homme précisément embrasse d'un assez énergique instinct pour n'avoir nul besoin de s'y voir contirmé par autrui. Il faut se résigner à penser par soi-même, c'est notre condition. 11 est vrai que l'individu ne peut rester enfermé en luimême, que la croyance solitaire, non partagée, s'accompagne de doute et d'inquiétude, qu'il n'y a de joie, de sécurité pour un esprit que dans l'entente avec les autres esprits. « L'accord des idées, la communion des cœurs, l'unité des pratiques, réalisent une manière d'existence visible de la certitude'. » De ce besoin de s'unir dans une môme foi naissent les sectes, les religions ; d'une âme à l'autre, la croyance a quelque chose de contagieux, se