Alfred Fouillée : La liberté et le déterminisme, p
Séailles. — Renouvier. 16
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interviennent toujours clans le jugement qui l'affirme. Les raisons sont bien les motifs de croire, et ces motifs exercent en un sens une action déterminante, mais ces motifs, pour valables qu'ils soient, laissent place à des opinions diverses et contraires, entre lesquelles il faut choisir. Le pyrrlionisme est une réduction à l'absurde de la doctrine de l'évidence, car il n'est que la prétention de ne rien affirmer que ce dont on possède une connaissance telle que celle qu'on a par la perception actuelle et immédiate des phénomènes. La liberté ne fait pas la vérité, elle préside à sa recherche, et elle s'ajoute. aux raisons, qui laisseraient place à un doute possible, pour les rendre déterminantes. Dès que le doute est possible « il reste une part quelconque à la croyance dans la détermination du penseur. Croyance et possibilité de douter sont des termes concomitants, comme de l'autre côté, évidence et impossibilité de douter^ ».
Il n'est pas juste de pousser à l'absurde la thèse de Renouvier. Il ne fait pas de la vérilé un décret arbitraire de l'individu. Nul n'est plus soucieux d'éviter l'absurde, d'être raisonnable jusque dans la foi, « de rendre la croyance scientifique ». A la doctrine de l'évidence qui s'impose, il substitue un probabilisme moral qui laisse un rôle à la passion et à la volonté dans la connaissance : l'intelligence, isolée des fonctions qui la soutiennent, serait sceptique, parce que la réflexion laisserait toujours quelque raison de douter; son travail fait, il faut un élan qui franchisse ce doute et se repose dans l'affirmation. Aucun philosophe ne démontre son système jusque dans ses principes, donc, en un sens, il le choisit. La question est de saA'oir d'abord si aux raisons de croire s'ajoute un acte de libre arbitre, si on peut parler d'un libre choix de la vérilé, en second lieu s'il n'y aurait pas lieu d'établir des distinctions dans les divers ordres de vérité, s'il est
i. Esquifise d'une classification systématique, t. H, p. 3.
lôgilime de mellrc sur le même plan tous les jugements réfléchis, qu'ils portent sur les faits et les lois ou sur les postulats métaphysiques.
Le grand argument de Renouvier pour faire de l'affirmation du libre arbitre la vérité première, c'est que le déterminisme rend impossible le discernement de l'erreur et do la vérité. Si tout jugement est nécessaire, « la nécessité juge, rend des arrêts inconciliables, selon les organes par lesquels elle s'exprime », et je suis condamné à constater les jugements qui se formulent en mon esprit, sans pouvoir m'y soustraire. Les esprits individuels s'opposent les vérités contradictoires, qui sont toutes également légitimes, puisqu'elles sont toutes également nécessaires. Si l'on s'enferme dans ces abstractions, nécessité, liberté, sans se référer aux opérations intellectuelles qu'elles résument, sans revenir par l'analyse aux faits concrets, rien n'empêche de retourner l'objection, de dire : le faux comme le vrai ayant son origine dans la liberté, ils sont indiscernables. La liberté, dit-on, explique l'erreur, elle en est responsable, soit, mais elle ne nous permet pas de la discerner de la vérité, car il est de son essence de multiplier, d'opposer des opinions tout aussi légitimes, en tant du moins qu'elles ont en elle leur principe. jMa vérité s'oppose à la vôtre : « la liberté juge, rend des arrêts inconciliables, selon les organes par lesquelles elle s'exprime ». Des deux hypothèses, celle du libre arbitre semble môme la plus dangereuse, la plus propre à enfermer l'individu dans sa propre pensée : le nécessitaire croit que la vérité est universelle, impersonnelle; son désaccord avec les autres esprits l'avertit, l'invite à rétléchir, il doit discuter, faire valoir ses raisons, écarter celles des autres, mais le partisan du libre arbitre croit à sa vérité et s'en contente.
Mais, répondra Renouvier, se retournant vers son intellectualisme, je ne dis pas que le libre arbitre fait la vérité. La liberté ne nous donne pas un critérium objectif, néces-
saire du vrai, ce qu'elle ne pourrait faire sans se nier ellemême, elle nous donne une méthode : l'efTort pour éviter la prévention et la précipitation, la recherche sincère, patiente, l'accord, le concert progressif des intelligences qui se rapprochent dans leur libre mouvement vers la vérité. Mais l'expérience conduit les déterministes à poser précisément les mômes règles, comme les conditions de la recherche et de la découverte du vrai. Ils ne sont pas condamnés à admettre je ne sais qvLo] fatum mahomelanum, à recevoir passivement l'impression des choses, ils savent qu'entre les moyens et les fins il y a des rapports nécessaires qu'il importe de connaître et d'observer. Ils reconnaissent avec Renouvier que la vérité dépend du bon usage de l'intelligence, ils affirment seulement contre lui que ce bon usage ne dépend pas dun acte indéterminé, qu'il dépend de l'application réfléchie des lois de la logique peu à peu dégagées de l'action même qu'elles règlent. En dernière analyse c'est à l'intelligence qu'il appartient de percevoir et de raisonner, de présider aux observations et aux calculs, d'imaginer les expériences et môme de prononcer, s'il est vrai que le devoir soit de ne se rendre qu'aux meilleures raisons. En accordant l'existence du libre arbitre, il n'intervient dans la méthode que comme volonté d'obéir aux lois de l'esprit, non pour faire le vrai, mais pour enfermer l'affirmation dans les limites de la connaissance réelle.
On ne sépare l'intelligence de la volonté que par une abstraction qui en fausse la nature; elle n'est pas un appareil enregistreur, elle n'attend pas la vérité, elle la fait, en se portant vers elle d'un mouvement incessant et continu. J'ajoute que ce mouvement n'est pas d'abord libre et réfléchi, mais naturel et spontané. La pensée est action, elle est essentiellement synthèse, organisation, progrès vers l'unité. Les phénomènes qui entrent en elle, comme du dehors, n'y restent pas isolés, indépendants; elle est la tendance même à les coordonner, à les relier,
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à d«5coiivi"ir par suite leurs rapports. « L'homme, dit-on, n'estcapablcde science que parce qu'il est libre; c'est aussi, parce qu'il est libre, qu'il est sujet à l'erreur. «(V. Brochard. De l'Erreur). Rien ne me paraît plus contestable. L'erreur n'est pas la pensée du non-ètre pur, une représentation que la liberté fait sortir e nihilo, une véritable création de ce qui n'est en aucun sens. Au risque d'indigner Renouvier « contre cette dégoûtante phraséologie hégélienne », je dirai que l'erreur n'est pas le mensonge absolu, qu'ellen'est point étrangère à la vérité, qu'elle est un premier mouvement vers elle. Elle a son principe dans la fécondité même de la pensée, dans sonefTort pour mettre l'ordre dans la diversité des phénomènes, pour comprendre ce qu'elle perçoit en l'unifiant; dans sa tendance spontanée à dégager, des cléments qui lui sont donnés, leurs rapports en les organisant. Si la réflexion ne la rejette pas aussitôt qu'elle naît, comme une sorte de monstre non viable, c'estqu'elle enveloppe une vérité relative, c'est qu'elle n'est pas la conception du rien, c'est qu'elle est seulement, selon le mot de Spinoza, une idée inadéquate.
Mais si l'erreur s'explique par l'intelligence, par ses lois, ne sommes-nous point condamnés à n'en point sortir ? Comment la corriger par l'instrument qui la crée '? L'erreur étant nécessaire, nous ne pouvons y échapper ; le scepticisme sort de l'impossibilité de discerner le vrai du faux. Accorder ces conséquences, se serait accorder la passivité, l'inertie de l'intelligence, après l'avoir niée. L'erreur n'est pas créée pour elle-même, mais pour la vérité ; nous y échappons parce que nous la faisons en marchant vers le vrai, et que nous la dépassons, en continuant notre marche. Les progrès de la connaissance, une expérience plus étendue, l'observation de faits jusqu'alors négligés ou inaperçus, tout ce qui enrichit l'esprit d'éléments nouveaux contribue à détruire l'erreur : l'hypothèse qui paraissait valable dans un certain état de la science se trouve ruinée par les faits qu'elle n'explique pas ou qui la démentent ;
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le problème se pose avec des données plus complexes qui jugent l'ancienne solution et sollicitent l'intelligence créatrice d'idées à une solution nouvelle.
Pas plus que la vérité, l'erreur n'exige à son principe un acte libre indéterminé. Mais en accordant, dira Renouvier, qu'un jugement doit toujours se justifier par des raisons, ne faut-il pas avouer que ces raisons ne sont jamais suffisantes, que par suite elles ne le deviennent que par un acte qui s'y ajoute et qu'elles ne déterminent plus. La pensée se fonde sur des principes qu'elle ne démontre pas, la réflexion peut rendre douteuse toute proposition qui dépasse le fait immédiat de conscience; donc et par son origine, et, à le prendre en lui-même, tout jugement réfléchi est une croyance. « La croyance est essentiellement individuelle, quelque aptitude qu'elle ait à régner sur la généralité des hommes en de certains sujets. Elle est toujours placée sous la responsabilité de la personne et de la raison personnelle '. » Cette généralisation semble excessive. Le rôle possible de la liberté dans la connaissance ne peut être défini que par des distinctions entre les divers ordres de vérités. De ce que la vie peut toujours être mise en question par la pensée réfléchie, de ce que le suicide est toujours possible, conclurons-nous que la vie repose sur un acte libre, qu'elle ne se soutient que par lui? Renouvier lui-même a montré avec force ce qu il entre d'instinctif, de passionnel dans l'exercice deliutelligence, dans la confiance en ses données et en ses lois. La pensée continue la vie dont elle est une forme supérieure. Nous ne songeons pas à mettre en doute les thèses de réalité, notre existence, l'existence du monde, l'accord des lois de notre esprit avec les lois des choses. Mais la réflexion n'a-t-clle pas pour effet de ruiner celle foi primitive qui ne peut être rétablie que par un parti pris de la liberté? Sans nier qu'un doute puisse s'élever sur
\. Esquisse d'une classificalion syslémaliquc, t. II, p. 97.
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les thèses de réalilc, sur les principes de la science, nous les acceptons non par une décision arbitraire, mais parce qu'elles sont les conditions tout à la fois de notre pensée et de notre action, dont le succès sans cesse les confirme. L'idée que nous les choisissons par un acte libre serait bien plutôt propre à éveiller notre déliance sur leur validité, sur leur conformité au réel. Il est vrai que tout ne se démontre pas, que la vérité ne s'impose pas par une évidence irrésistible, mais, si le probable n'est pas le nécessaire, il n'est pas davantage le libre, il est ce qui détermine l'assentiment par son accord avec les faits et avec les lois de la pensée, auquel répond l'entente progressive des esprits individuels.
Au terme ne faut-il pas avouer des cas, oi!i cette entente apparaît impossible, chimérique, où les divergences continues, où la perpétuelle reprise des mêmes hypothèses prouvent assez que les raisons seules laisseraient l'esprit en suspens, et n'est-ce pas précisément quand se posent les problèmes qui surtout nous intéressent et nous passionnent, parce que notre conduite ici-bas et nos destinées futures y sont liées, les problèmes delà nature des choses, de l'existence de Dieu, de limmorlalité de ràmc? Même en face de ces problèmes redoutables qui, toujours repris, tournés et retournés entons sens, ne sont jamais résolus, c'est à la raison qu'il faut faire appel, et c'est à son autorité qu'en fait les hommes, dans leurs contradictions mômes, se réfèrent et se confient. La probabilité d'un système se mesure en dernière analyse à la somme des vérités qu'il contient; une hypothèse métaphysique se juge au nombre de phénomènes qu'elle coordonne et aux lois de l'esprit qu'elle respecte, aux besoins moraux qu'elle satisfait. Sans doute, et Renouvierne le contesterait pas ; mais ici il faut avouer que les raisons n'accordent pas les esprits, que le doute n'est pas abstrait, hyperbolique, qu'on ne sort de l'incertitude que par une décision de la volonté, qu'en outre la vérité ne se sépare pas de la con-
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duile, que par son action l'homme peut se donner des raisons de croire, et que, si on admet le libre arbitre, on est autorisé à le faire intervenir dans le choix du point de vue sur l'ensemble des choses auquel on se fixe.
Pour comprendre la théorie de la certitude de Renouvier, il ne faut donc pas considérer exclusivement la contingence, partir de cette idée que, pour lui, le libre arbitre fait la vérité, en décide arbitrairement, en dehors de la raison; tenant compte des deux éléments du système, il faut voir dans cette théorie l'clTôrt hardi de concilier la contingence et l'intellectualisme, en fondant le second sur la première. Renouvier ne me paraît point établir sa conclusion, prouver que le libre arbitre est la première vérité dont toutes les autres dépendent, puisque seul il peut prendre le parti d'affirmer au lieu de s'abstenir. L'idée paradoxale de faire de la liberté la condition de la science et de la pensée ne réussit pas. Mais si la conclusion n'est pas établie, les belles analyses qui la préparent et la soutiennent, demeurent. La vérité n'est pas extérieure à l'esprit, elle est son œuvre; elle ne s'impose pas à lui par une irrésistible évidence, il la fait de ses représentations, de leur accord entre elles et avec les faits; la pensée n'est point la pensée de la pensée,-la contemplation passive du pur intelligible; elle est relative, liée à l'action qui la continue et la confirme, toujours en quelque mesure elle dépend du sentiment et de la volonté, et elle en dépend d'autant plus qu'elle s'éloigne davantage de la simple constatation des phénomènes et de leurs rapports pour y chercher une interprétation conforme à sa loi d'unité et à ses exigences morales.