CHAPITRE YI
Par l'étude des catégories Renouvior a établi la possibilité, la portée et les limites de la connaissance. Par la réflexion même sur la connaissance il a été conduit à la liberté comme au principe qui la fonde, contre le préjugé des philosophes qui identifient le nécessaire et Tintelligible et cherchent le critère du vrai dans une évidence qui s'impose. Sans doute il maintient dans les phénomènes un système de relations constantes, qui donne une prise à la pensée et à l'action, mais il refuse d'étendre ce déterminisme au delà des limites où nous le constatons, il met la contingence et la discontinuité dans les choses et il accoi'de à Ihomme le pouvoir de poser des commencements de séries, des phénomènes imprévisibles, que ne suffisent point à expliquer leurs antécédents. Après ce que l'homme peut savoir et ce qu'il peut faire, il nous reste à définir ce qu'il doit vouloir. Alors seulement nous pourrons nous prononcer sur ce qu'il est légitime, sur ce
1. Dans un appendice à la Psychologie ralionnelle, Renouvier. avec sa franchise ordinaire, écriL: « On m'a reprociié avec bienveillance, d'ailleurs, un défaut qui, dans ma mclhode même, serait grave. Il l'est et j'en conviens. Une certaine obscurité que l'on juge aisément évitable, résulterait de ce que le développement de ma pensée et de ses accessoires est insuffisant, de ce que mes liaisons sont rapides, mes transitions trop peu sensibles. » On pourrait même dire que le plus souvent les transitions n'existent pas. Les thèses sont plutôt juxtaposées qu'enchaînées. J'ai cru devoir modifier ici l'ordre d'exposition, parler de la morale et de l'histoire avant d'examiner les principes de la nature et surtout les postulats métaphysiques qui n'ont de valeur et de sens que comme exigés par la morale.
qu'il est bon (le croire, sur les postulais nécessaires pour accorder les lois des choses aux exigences delà conscience, eu donnant une réalité à l'ordre moral.
Les philosophes rationalistes ont l'habitude « de n'envisager les lois morales que dans l'individu, de prendre le bien elle mal pour d'invariablesabsolus de laconscience, dans l'application comme en principe, en un mot de traiter de l'homme moral, comme s'il existait sans précédent et sans milieu, tandis que sans l'un et l'autre la moralité empirique n'est pas définissable'. » Ne considérant que la raison, ils ne peuvent se rendre compte de l'origine du mal dans les sociétés et ils sont tentés de le déclarer nécessaire; incapables de trouver un sens à l'histoire, ils sont amenés à se placer en dehors d'elle, à n'y voir « qu'un cercle, une vaine reproduction d'accidents semblables, et par suite à so confiner dans la recherche d'un salut philosophique, individuel et rare ». A l'inverse, les empiriques, frappés de la divei'sité des mœurs, des institutions, des préjugés, montrent les mêmes actes déclarés bons ou mauvais selon les temps et les lieux, et nient toute notion du bien et du mal antérieure à l'expérience. Pour que puisse se constituer une science de la morale tout à la fois rationnelle et positive, il faut qu'il existe « une morale distincte de l'histoire », c'est-à-dire des principes a priori, donnés avec l'homme même, qui, loin de dériver de l'expérience, la dominent et la jugent; et il faut que, l'unité originelle de la raison pratique admise, le libre usage qu'en fait l'homme explique les divergences et les oppositions des idées et des mœurs. Ainsi, selon Uenouvier, la réllexion sur l'histoire, sur l'état initial de l'homme, sur les actes qu'il a librement posés et sur leurs conséquences, est l'introduction nécessaire à la science de la morale, u Nous ne pouvons atteindre la morale qu'à travers Thistoire, sous peine de
1. InlroducLionà la philosophie aiialy ligue de l' histoire, p. 133-4. Je cite cet ouvrage d'après la l" édition.
LA MORALE ET l'hISTOIRE 251
nous exposer à l'illusion en deux sens conti'jures : ou de prendre pour le vrai et le bien invariables des principes qui nous viennent de la solidarité et du passé, ou de nier le caractère universel et constant de notions dont l'humanité n'a jamais été dépourvue, mais que notre dialectique particulière, nos systèmes nous porteraient à fausser ou à répudiera n
L'idée qu'on se fait de la morale dépend de l'idée qu'on se fait de l'histoire. « Si l'humanité a eu pour loi le progrès, simplement et dès le point de départ de la conscience », si une loi générale enveloppe tous les moments de son passé et les relie en une chaîne continue, le bien sort incessamment du mal qui lui-même esta son heure tout le bien possible, et la morale n'est qu'une illusion à dissiper. Pour que la vie morale ait une réalité, pour qu'elle puisse être l'objet d'une science, il faut que l'histoire ne soit point extérieure aux individus, que, loin de les emporter dans son cours, elle se constitue de l'ensemble de leurs actes. La civilisation, dans ses phases successives, dépend des décisions de l'homme et non d'événements qui se produisent quoi qu'il fasse, de la liberté et non d'une loi nécessaire, dialectique immanente à l'univers, ou providence transcendante qui pipe les dés et décide de l'issue de la partie avant qu'elle ne soit jouée. La vie de l'espèce, comme la vie de l'individu, n'est pas une vaine représentation, une façon de spectacle, que donnent des marionnettes, dont une force étrangère tire les lils et dirige les mouvements, elle a quelque chose de sérieux, de tragique, elle est le drame de la conscience et de la liberté, dont nul ne peut prévoir le dénouement, qui n'est point prédéterminé.
Ainsi, étudiée en dehors de tout système qui en exclut la contingence de parti pris, l'histoire rend à la science de la morale un double service : d'abord elle oppose la
1. Introduction à la p kilos op h ie analytique de l'/iistoire, p. 698.
2y2 LA PHILOSOPHIE DE RENOL'VIER
dénégation des faits à toute théorie fataliste du progrès, elle vérifie l'existence et le rôle de la liberté par les incertitudes, par les mouvements en avant et les régressions des sociétés en marche, par là elle fonde la réalité de la vie morale sans laquelle la science de la morale n'est que la science d'une illfîsion ; en second lieu, montrant l'homme, à son origine, conscient du bien et du mal, avec la puissance de choisir l'un ou l'autre, elle concilie l'existence des principes universels avec la contrariété des morales réelles et elle fixe par là à la science son double objet, qui est de définir l'idéal dans sa pureté et de l'appliquer, autant qu'il est possible, aux rapports des hommes dans des sociétés que la solidarité du mal a perverties.
Contre les théoriciens du progrès fatal, Renouvier maintient la contingence dans les événements, conséquence de la liberté dans Thomme. Au moment où il commence à écrire et à penser, le progrès est un véritable dogme qu'une foi aveugle élève au-dessus de toute discussion. Les disciples de Hegel, les Saints-Simoniens, les positivistes, les socialistes s'accordent sinon sur ses lois, du moins sur sa réalité. Renouvier résiste à l'entraînement général et il ne se lasse pas de dénoncer cette forme nouvelle de la superstition, d'opposer à cette abstraction divinisée les objections de la logique et de l'histoire \
Pour ajouter à l'autorité de la théorie du progrès, on lui cherche d'illustres ancêtres, on la fait remonter jusqu'à Racon et Pascal. Mais Bacon et Pascal se bornent à dire que les vérités acquises se transmettent, que l'humanité par suite peut être comparée à un homme dont l'expérience s'accroît avec l'âge : veritas filïa Lemporis, non aucloritatis. Ils ne songent nullement à en conclure que le progrès des sciences est une nécessité
4. Voyez : Année jihilosophique. 18G7, — Science de la morale, t. II. p. 478 sq. — Introduction à la philosop/iie anali/liqtie de l'histoire, )>. l.oO sq., p. 699 sq. — Uchronie (l'utopie dans l'histoire). — Critique philosophique, 187o, t. I, p. 54, 6o, 100, 184, 242. — 1880-1881-1883.
absolue, une loi des choses et non l'œuvre de l'esprit humain, moins encore que ce progrès entraîne celui du bien penser et du bien agir dans l'ordre moral.
La théorie du progrès fatal et continu peut être résumée dans la formule suivante : le genre humain, quelles que soient d'ailleurs les passions et les volontés des individus et des nations qui le composent, est appelé par une loi naturelle, qu'il ignore et qui le dirige, à constituer à la fin une société juste et heureuse, dans laquelle chacun ne fera plus que ce qui concorde avec le bien'général, ou du moins à s'approcher indéfiniment de cet état; il est possible par suite, en rélléchissant cette loi, de composer une théorie des âges de l'humanité et des phases de l'histoire qui permette de marquer les étapes successives de cette marche de l'espèce vers sa perfection \ Le malheur est qu'il est impossible de dégager des faits humains la loi de progrès qu'on y affirme présente. Galilée a pu établir par des expériences la loi de la chute des -graves : le problème était déterminé, la direction du mouvement étant connue, son point de départ et son terme fixés. Mais « on ne met pas en expérience la marche de l'humanité ». D'abord son point de départ nous échappe : nous ignorons le premier état psychologique, moral, religieux, domestique, politique des tribus humaines. Nous ne pouvons pas davantage « définir scientifiquement » le terme vers lequel l'humanité s'avance;, chaque école le fixe selon ses préférences et suscite en ses adeptes le mirage qui les justifie. Enfin sur la direction même du mouvement nous ne réussissons point à nous mettre d'accord, car nous ne pouvons indiquer « les marques suffisamment simples et infaillibles », auxquelles se reconnaîtrait, à un moment donné, dans une société donnée, un fait de progrès acquis et sur. On peut se demander si le christianisme n'est pas un phénomène de