‹ La philosophie de Charles RenouvierChapitre 114 sur 182 · I. Cvitique pkUosopliique, 1880, t. II, p · texte numérisé non relu

I. Cvitique pkUosopliique, 1880, t. II, p

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régression, si de l'esclavage au servage il y a progrès véritable. A défaut d'une loi scientifique, positive, extraite des faits eux-mêmes par l'analyse et l'expérience, il reste aux théoriciens du progrès la ressource d'invoquer une loi très générale, soit métaphysique, soit psychologique, en vertu de laquelle le cours des phénomènes va dans le sens du meilleur, comme le fleuve coule vers l'Océan. La première serait « la donnée divine et providentielle d'une destinée pour les hommes envisagés en un seul corps, destinée qu'ils atteindraient indépendamment des fluctuations de la liberté ; la seconde serait une simple loi psychologique, en vertu de laquelle les bonnes passions, les mérites et les connaissances s'accumuleraient, tandis que les perversions, les erreurs et les fautes s'annuleraient mutuellement «. La première n'est qu'une variante du dogme théologique de la grâce, une sorte de religion honteuse. « Ceux qui posent la destinée temporelle sur une notion vague d'optimisme, avec une idée vague de Dieu pour garant, ou plutôt n'ayant pour tout Dieu que le Progrès même, ceux qui d'ailleurs effa- €ent l'individu et son vrai caractère, qui méconnaissent la liberté et ses œuvres, qui exténuent le mal en le déclarant indifférent à l'obtention définitive du bien, ceux-là ne sortent du fatalisme vulgaire que par une religiosité sans base où manquent les éléments essentiels de la foi aussi bien que de la science et de l'histoire. » Pour ce qui est de la loi psychologique invoquée, il est très vrai que l'accumulation des actes favorables, chez les nations comme chez les individus, est une loi qui se comprend clairement, et d'ailleurs s'observe et se vérifie; mais il est faux que les actes de déviation s'annulent mutuellement et disparaissent dans les résultantes. Les lois de l'habitude et de la solidarité étendent, généralisent et prolongent les effets du mal qui, tout autant que le bien, se fixe et s'additionne'.

\. Introduction à la pliilosophie de l'/iistoire, p. 703-4. — Cf. Science de la morale, l. II, p. 511-2.

LA MORALE ET L HISTOIRE 25u

La théorie du progrès est viciée par une double erreur, par une erreur de dynamique sociale et par une erreur de statique socia/c, pour emprunlor le langage d'Auguste Comte. Au devenir réel, tel que le montre rexpérience, avec ses mouvements en avant, ses arrêts, ses reculs, avec tout ce qu'il présente de contingent, d'imprévisible, on substitue une courbe obéissant dans sa marche à une loi géométrique. Par la négligence de tout ce qui gêne, par la falsilicalion de l'histoire, on imagine un groupement des faits qui les enchaîne en une suite régulière, on dégage de leur désordre apparent la continuité d'une évolution qui tend vers un certain idéal du droit, des mœurs et des relations économiques; on croit pouvoir déterminer l'ordre futur en l'onction du passé, un ordre nécessaire d'ailleurs qui ne peut manquer de se produire ; et l'on imagine que, par voie d'autorité, dans le cours de quelques générations, d'une seule peut-être, on réalisera la société vraie, en précipitant le mouvement de l'humanité par l'intelligence des lois de son évolution spontanée. On oublie la résistance de ce qui est, le conllit des intérêts et des passions, de quel prix toujours se paient les conquêtes du droit idéal sur la coutume établie.

A cette erreur de djaiamique sociale répond une erreur de statique sociale. On considère une société comme un système mécanique, fermé, dans lequel tout s'explique par l'arrangement des parties, sans que des forces suscitées à l'intérieur en viennent jamais moditier les effets ou les conditions. On croit les institutions plus puissantes sur les hommes que les hommes ne sont actifs pour modifier, altérer, corrompre les institutions, comme si l'agent moral et social était le produit, non l'auteur du milieu qu'il s'est fait, un auteur toujours présent et toujours agissant. On oublie que la moralité de l'individu est l'élément intégrant de la moralité générale. On montre le paradis tout près, on charge l'autorité de le réaliser pour les hommes, supposant que le pouvoir sera aux nniins des

justes et que ces justes se perpétueront, double chimère énorme '.

Non seulement la théorie du progrès ne réussit pas à se constituer scientifiquement, mais, dès qu'on interroge l'histoire loyalement et sans parti pris, elle se heurte à la dénégation des faits qui devraient en être l'expression visible et concrète. A consulter l'expérience, tout ce que nous pouvons constater c'est que notre civilisation européenne, occidentale, se rattache aux civilisations antiques, et que notre société a fait entrer dans son propre patrimoine pour une part l'héritagedessociétésgréco-romaines. Mais ce fait ne s'applique point à l'humanité tout entière et ne justifie nullement la thèse du progrès universel et continu. Sans parler des sauvages qui se fixent dans une sorte de bestialité, sans parler de l'Inde, delà Chine, des peuples qui s'affaissent, qui s'enlisent dans le despotisme, dans la routine, qui ne gardent de civilisations autrefois vivantes que l'inertie des coutumes, des rites, des superstitions mortes, en nous en tenant à la culture occidentale, comment concilier avec la continuité du progrès l'interposition du moyen âge entre l'ère grécoromaine et l'ère moderne, les seules qui liées Tune à l'autre en matière d'art, de littérature, de science, de droit et de politique, soient propres à entrer clairement dans une série d'époques comparables entre elles et progressives ? « En nommant les villes grecques, on nomme la liberté, la cité, la philosophie, la science et l'art, à la fois les méthodes et les modèles. En parlant de Rome, on parle d'un peuple qui a créé l'administration et la jurisprudence dans un temps, où il se dirigeait lui-même avec une énergie et un esprit de sagesse incomparables... Enfin quand on cite la Judée, on doit savoir queleprophétisme, c'est-à-dire l'autonomie religieuse, quelque chose non seulement de différent de la théocratie, mais de diamétra-

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