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LX MORALE ET l'hISTOIRE 2G3
toutes ses conséquences. La liberté est au point de départ de l'histoire, elle intervient dans tout son cours, elle fait le mal, il lui appartient de le réparer. On imagine l'homme primitif sur le modèle du sauvage actuel, on lui donne pour point de départ la bestialité, le pur instinct, on voit dans l'erreur et le péché, qui marquent l'éveil de la conscience, un premier progrès, un premier pas vers l'humanité véritable. Renouvier n'y peut consentir. Si Thomme est vraiment libre, si l'histoire est son œuvre, s'il en est l'agent responsable, dès que des biens s'opposent, dès qu'un meilleur est conçu, la conscience est tenue de choisir en se déterminant, le drame de la vie morale commence. L'état originaire, l'état d'innocence est franchi, il reste de passer par l'usage de la liberté à l'état de justice ou d'injustice. L'homme primitif est ainsi « au point d'intersection de deux voies qui peuvent le conduire à la dégradation de son être ou à l'amélioration progressive de sa destinée. » Le mal est toujoui's le sacrifice de la réflexion et de la volonté : l'individu cède au penchant momentané, au lieu d'opposer aux fins présentes des fins éloignées et plus vastes, d'embrasser sa vie d'ensemble, d'acquérir les vertus de sagesse, de tempérance, de courage par l'exercice de sa raison et la maîtrise de soi. Les rapports de l'individu avec ses semblables lui apportent une nouvelle occasion de déchéance ou d'ascension morale. Dès qu'il y a société, si simple soit-ellec< l'attente et l'échange des services amènent des notions de réciprocité et d'égalité », qui changent la sympathie spontanée, la bienveillance gratuite en un sentiment d'obligation. « L'une des idées originales de l'homme s'est témoignée clairement à la conscience, aussi éclatante, aussi impérieuse dès l'abord qu'elle pourra jamais l'être : cette idée est la justice'. » A cette idée de la justice s'opposent les passions et les illusions de l'égoïsme. Celui qui ne reçoit
1. Introduction à la philosophie de l'histoire, 1" ctlilion. p. 04.
pas tlun de ses semblables ce qu'il se croit en droit don
attendre est tenté de rendre le mal pour le mal, parfois
même de commettre l'injustice, sous prétexte de la pré-
1 venir. Le mal devient lliabitude mauvaise, il n'entre pas
seulement dans la nature, il corrompt jusqu'à la raison
qui s'emploie à le justifier. Le mal se propage, s'étend, se
1 fixe par la loi de solidarité. Il y a une véritable contagion
! morale ; les pencbants, les vertus et les vices se commu-
î niquent par l'imitation dans une même famille, dune
i famille à l'autre. L'injustice en outre a sa fécondité
propre, elle se multiplie par elle-même, elle appelle la
résistance, elle suscite les sentiments et les actes qui lui
répondent : « Tout antagonisme arrive un jour à porter
ses fruits de violence ». Les actes répétés^^^'iennent dans
1 individu d^s habitu^s^ jJiinsTu^.Sj(lciétÊ„dês us
coutum^^jln^nT£me temps les .maximes coiTespondantes
aux actes et inventées pour les légitimer^deviennent des .
lois cle fait. Enfin les habitudes d'imagination, de passion, de régime apportent dans l'organisme des modification^jhvsiques, que la loi d'hérédité transmet, fixe et aggrave^Les fautes des pères deviennent dans les enfants sinon des instincts, du moins « des mobiles puissants et constants qui tendent à perpétuer les faits accomplis et à consacrer les maximes reçues. » Individuel à son origine, toujours voulu par quelqu'un qui est responsable, le mal devient collectif, social. Si variées qu'en soient les formes, institutions, coutumes, fraudescachées, violences ouvertes, ce mal social d'un seul mot qui dit tout, s'appelle la guerre. La loi de solidarité tend, dans un même milieu, à élever ou à abaisser les individus au même niveau. Parallèlement à la formation des races physiques, qu'expliquent le sol. le climat, le régime, le sang, Renouvier est ainsi conduit à admettre « un établissement de races éthiques, formes de l'humanité, œuvre d'elle-même », de races « d'origine morale, que produisent, par le jeu de la solidarité, à la suite d'une série d'actes libres, les mœurs, les
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idées, les institiilions politiques et religieuses une fois constituées, et le tempérament contracté lui-môme '. » Que nous admettions au principe l'unité ou la diversité des races, il n'importe, toutes avaient en commun les caractères spécifiques de l'homme, la raison et la liberté, toutes par là dépendaient d'elles-mêmes : « les hommes les plus dégradés sont partis de la conscience libre et de la table rase de la moralité. » Moralement les races se sont différenciées par leurs actes : les unes sont tombées très bas et ne se sont pas relevées, les autres se sont fait des croyances et des vertus qui les ont soutenues. Ainsi se sont constituées d'une part des tribus patriarcales, aux mœurs austères, capables de travail, de bonté, de l'autre, des hordes sans loi, impulsives, bestiales, sanguinaires. Comme les religions sont les témoignages les plus anciens que les peuples nous aient laissés de leurs mœurs, de leur idéal, c'est dans l'histoire des religions que Renouvier cherche les caractères qui permettent de distinguer et en un sens de classer ces races éthiques, des races nobles aux races les plus abaissées.
L'homme ne trouve pas dans sa nature la nécessité du mal, il est donné avec la raison et la liberté. Partout la déchéance morale a été l'elTet d'un exercice du libre arbitre humain, partout le mal voulu, commis par l'individu a été propagé par la solidarité, corroboré par les institutions, et partout s'est établi au sein des sociétés le règne de la guerre. Quand il parle de chute, de déchéance, Renouvicr n'entend pas que l'homme est tombé dans le mal du haut de la moralité développée et de la vertu acquise par des luttes antérieures, « la déchéance consiste dans ce fait que l'homme, au lieu d'opérer son ascension possi/jlc dans le bien, tel que sa réflexion l'entendait et le jugeait applicable, opéra partout sa descente réelle'. »