Science de la morale, I, p. 171 sq
lieur reste pour lui générale, indéterminée, il ignore l'avenir, les conséquences dernières de ses actes dans la vie présente, et plus encore dans une vie future possible ; il connaît en revanche de science certaine sa loi de se conformer à sa propre nature selon la raison ; dès lors tout l'engage à accepter le postulat d'une conformité finale de cette loi avec le bonheur, de l'accord de ses deux natures raisonnable et sensible, « de l'harmonie entre l'ordre complet et connu de la raison et l'ordre inconnu des phénomènes en leur enchaînement total. » (I, p. 179.)
Dans cet exposé, je me suis efforcé de marquer la suite logique des idées, sans être assuré d'y avoir réussie Philosophe du discontinu, se refusant à la recherche d'une unité de principe, qu'il déclare artificielle, Renouvier a le droit, dans l'éthique comme dans la théorie de la connaissance, de multipli"»?r les principes, de faire leur part à la raison et à la nature, d'avouer les lacunes d'une science qui reste relative et les oppositions que seule résout la croyance; mais il n'a pas le droit de transformer ses principes au cours d'une déduction qu'il donne pour continue. Après être parti du bien pour définir l'obligation et n'avoir cherché dans la généralisation des maximes qu'un moyen de discerner le bien, il en vient à déclarer avec Kant que la loi vaut par sa forme seule et définit le bien moral. Dans la sphère élémentaire de la moralité (individu isolé) le jugement synthétique a priori, donnée originale de la raison pratique, unit le meilleur, tel qu'il résulte de la hiérarchie rationnelle des biens naturels, au devoir faire. La fin rationnelle se lie à l'obligation, l'explique en un sens et la justiiie. Pour savoir le devoir, il faut donc chercher le meilleur, sans lequel le jugement synthétique n'a plus d'objet. Quand nous mettons plusieurs agents en présence, de leur association naît l'idée d'un bien com-
\. Dans sa Critique des systèmes de morale contemporaine M. Alfred Fouillée tout au contraire s'est amusé à résoudre la théorie de Renouvier on six i)rincipes qui servent tour ù tour de fondement à la morale.
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miin, d'un meilleur encore qui définit leur devoir. Ce bien commun suppose leur accord, il n'est possible à atteindre et à partager que s'ils se tiennent pour des personnes identiques, substituables, dont chacune a vis-à-vis de l'autre un crédit et un débit. Dans la société des hommes, par suite, le premier des biens est la justice, le respect de la personne, et il est logique qu'il devienne l'obligation. Au lieu des biens particuliers qu'on ignore, dont la recherche diviserait ceux qu'il convient d'unir, le devoir s'applique à la condition générale de tous ces biens, au meilleur, par suite, qui est la justice, le respect mutuel des personnes. Comme chaque agent, entant que raison, est identique à l'autre, comme chaque raison individuelle porte la loi, en la promulguant pour soi la promulgue pour tous, si je multiplie les agents, leurs maximes de conduite doivent être universalisables. Cette universalisation n'est qu'une expression de la justice, ou mieux un critère, un moyen de reconnaître ce qui est juste, en substituant les autres à soi '■. A coup sur nous sommes jusqu'ici fort loin du formalisme Kantien. Ce qui est voulu, ce qui est cherché, c'est le meilleur ; la fin rationnelle est le sujet du jugement synthétique ajjriori dont l'obligation est l'attribut. Seulement, comme nous ignorons les biens particuliers, comme il est impossible d'en faire une science qui accorde les esprits, à la recherche de ces biens on substitue la volonté de l'entente qui est leur condition, du meilleur qui les domine tous et qui n'est autre que la justice. La justice posant en face les uns des autres des personnes substituables, pour reconnaître ce qui est juste, il suffit
1. >.'est-ce pas cette théorie que Renouvier résume clans la note du t. I, p. 96 : « Je regarde comme certain qu'il n'existerait pas d'obligation catégorique pure, s'il fallait pour en faire exister une, écarter du devoir toute considération des fins, même particulières. Kant lui-même a été bien près de le reconnaître. Mais que le principe de l'obligation soit indépendant de ces fins en ce qu'il les domine et doive se déterminer sans elles, au besoin conti-e elles en tant que déterminées particulièrement el en vertu d'une fin supérieure, celle de la conslHution fjénérule du raisonnable et du juste dans la conscience, c'est ce que j'admets et c'est où je vois la fondation de la morale comme science. »
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d'universaliser la maxime de l'aclion. Arrivé à ce point de sa déduction, Renouvier semble revenir au formalisme Kantien, donner une valeur propre à la forme universelle de la loi, faire de .celle forme le bien lui-même, le seul motif moral. « La propriété du principe suprême de la morale est de n'impliquer aucune connaissance expresse des biens objectifs et des fins réelles des êtres ni de soimême, quelles qu'elles puissent être. Il vaut toujours de sa nature, ou par six forme, indépendamment delà matih'fi, à laquelle il s'applique d'ailleurs nécessairement. » (I, 169). Sans doute, quand nous avons reconnu que l'universalisation des maximes est le critère du meilleur, nous agissons sous l'idée de la loi, mais la loi, en dernière analyse, ne vaut pas par sa forme, elle vaut par la justice, parle bien réel, dont elle est un signe, une expression, une formule abrégée. Cette formule n'est en somme qu'un expédient, un substitut de la science des biens, définis dans leur valeur, coordonnés, hiérarchisés par la raison, que nous ne pouvons faire. Le formalisme de Kant est lié à son idée du noiimène, il suppose le conflit profond de la raison et de la sensibilité, de l'homme phénoménal et de l'homme transcendant, de l'ordre du déterminisme temporel et de la liberté intemporelle. Le formalisme de Renouvier n'est qu'apparent. Sa morale théorique pourrait se résumer dans ces thèses successives : 1° la nature porte l'homme spontanément vers le bien en général, selon la loi de finalité qui devient en lui la passion ; — 2" dans la multiplicité et l'opposition des affections naturelles, la tâche de la raison est double : elle définit le meilleur en hiérarchisant les biens particuliers, et par un jugement synthétique original elle unit le meilleur et l'obligatoire; — 3" comme d'autre part la raison ne réussit pas à constituer la science des biens, elle fait de la justice, condition de tous les biens poursuivis en commun, l'objet de l'impératif; — 4° dès lors le devoir se définit parla forme de l'universalité et entre le devoir et les fins
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particulières il peut y avoir conflit ; on ne voit plus comment le bien moral se relie au bien naturel ; — 5° mais le conllit ne peut être définitif et l'homme se rétablit dans son harmonie fonctionnelle par Tacte de foi en un ordre qui enveloppe et accorde l'ordre physique et l'ordre moral.
La morale pure répond aux caractères spécifiques qui dilîérencient l'homme de Tanimal : « L'homme a par sa nature un idéal en lui-même, une notion de ce qu'il doit être et de ce qu'il <'/o///«//y'. » (I, 311). Mais du bien et du mal également possibles à l'origine l'homme a choisi le mal : par ses actes libres, dont la loi de solidarité propage les conséquences, partout il s'est corrompu, partout il s'est dégradé. Dès lors l'homme historique s'oppose à l'homme philosophique, l'individu à la personne définie par la raison et la liberté, par leur empire sur la nature passionnelle. « Dans cet ordre de choses réelles et historiques, inférieures à la conscience, la justice perd son caractère rationnel ingénu. » La morale pure, fondée sur la parfaite réciprocité, ne peut être que la morale de l'état de paix, oii chacun travaille de toutes ses forces à remplir ses engagements tacites ou formels, avec une entière confiance dans la bonne volonté des autres, oii il n'v a ni plaintes, ni sujets de plaintes, ni débats, ni luttes, ni fraudes, ni violences, oii l'autorité par suite se confond avec la liberté, la loi n'étant à la lettre que l'autonomie des raisons personnelles (I, 317). Or, cet idéal de paix, qui est la norme de la conscience humaine dégagée de tout ce qui la fausse et l'altère, ne répond point à la réalité telle que les hommes l'ont voulue et telle qu'ils l'ont faite. La guerre est partout, en nous, autour de nous : « elle rèiine dans les afîections, chacun cherchant à donner le moins et à recevoir le plus, elle règne dans les relations de famille, où la contrainte prend la place de la persuasion
et de la raison, où la vraie liberté n'existe ni pour ceux qui commandent, ni pour ceux qui obéissent, et qui n'ont tous également que' la coutume pour règle, avec des passions pour créer la coutume et pour la violer, » La guerre plus encore règne dans les relations sociales, économiques : « dans l'échange des services, dont l'habitude n'introduit jamais que des mesures variables et disputées, dans réchange des denrées, que chacun apprécie ou déprécie selon son intérêt; dans l'appropriation des instruments de travail, et principalement du sol, parce que, si les uns y trouvent des conditions de sécurité pour eux, les autres demeurent privés de garanties semblables.» La lutte est dans les paroles par le mensonge, dans les actes par la fraude et la violence. « La guerre éclate entre les individus, les familles, les tribus, les nations; les croyances mêmes n'y échappent pas, car l'esprit de la guerre est entré à tel point dans les fibres humaines que l'on voit des hommes se croire en paix avec les autres et vouloir en même temps imposer les dieux de leur conscience à la libre conscience d'autrui. » (I, 332,4).
L'état social ainsi constitué, les moralistes qui s'en tiennent au point de vue formel, sans tenir compte des nécessités historiques, apportent des modèles inimitables, des préceptes qui n'ont aucune application, et par là ils réduisent l'idéal à une abstraction sans rapport au réel, ils découragent les volontés, « ils habituent les hommes à s'entendre prescrire des obligations, même les plus strictes, et à n'en tenir aucun compte dans leur conduite, voire dans leurs jugements. » Pour que la morale ne reste pas matière d'école, pour qu'elle pénètre la vie, il faut « qu'elle s'adapte aux conditions historiques de l'homme, qu'elle lui offre un idéal, très élevé encore, mais pratique, dont la poursuite assidue le rapprocherait de plus en plus du parfait idéal. » (1, 31o). Il serait absurde d'attendre un renversement soudain des relations établies, consacrées; c'est à un droit de laguerre qu'il faut demander en partie
les bases d'une éthique concrète, le principe de lois exigibles et de préceptes praticables qui tiennent compte de l'expérience et de l'histoire, en ouvrant de plus en plus, s'il se peut, les chemins de la paix et de la morale (I, 329). L'état de guerre sourde ou déclarée qui règne entre les hommes confère à l'individu un droit de défense. Le juste est obligé de prévoir la violation par ses associés du contrat auquel il voudrait rester fidèle : « il ne peut vouloir que l'injustice de l'un triomphe jusqu'au bout de la justice de l'autre, et que celui-ci soit réduit à donner sa tunique après avoir été dépouillé de son manteau. » La résistance devient une forme de la justice. Suis-je tenu d'observer la loi vis-à-vis de ceux qui ne m'en imposent le devoir que pour se donner les moyens de la violer eux-mêmes? La justice est de sa nature un contrat et « je nie que la conformité de mes actes à la justice puisse m'ôtre imposée au delà du degré oii je suis sûr de n'avoir plus de réciprocité à attendre dans le milieu moral oii je me trouve. Cette thèse est grosse de conséquences dangereuses, mais il faut que je l'affirme hardiment ou que j'avoue que la justice est telle que les bons puissent devenir nécessairement les victimes des méchants, et qu'ainsi je confonde le juste avec le saint et n'admette, au fond, pour toute loi que le sacrifice \ «Ainsi, selon Renouvier, la justice même, pour se maintenir autant qu'il est possible dans l'état de guerre, confère à l'individu un droit de défense, qui légitime sa résistance au mal, son effort pour en obtenir la réparation. Dériver la contrainte du droit rationnel, comme on le fait, c'est introduire dans le concept de la justice pure les formes propres de l'injustice, défigurer par là les règles idéales de l'état de paix. Toute contrainte par l'exercice de la violence imite les actes de l'injuste pour les réparer et les réprimer. Le droit de défense ne dérive pas de la raison, mais des faits qui l'al-
•1. InlroducLion à la philosophie de i histoire, p. 137.
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Icrent ; il dilTère du débit, tel que le définit la science morale, par cela même qu'il autorise l'emploi de la force. La justice n'est plus le libre accord des volontés qui s'imposent une loi commune, elle devient coercitive, réjjressive, réparatrice ; elle contraint l'agent, coupable d'une violation du droit, au respectai! moins extérieur des contrats; elle répare le dommage commis, autant qu'il est réparable, aux dépens du délinquant; elle inilige à ce dernier, sous le nom de peine, un mal corrélatif à celui qu'il a fait souffrir à autrui. En môme temps, dans le partage des biens communs, la justice n'est plus contractuelle, égalitaire, elle devient dislributive, elle fait acception des personnes, elle prétend proportionner leurs parts à leurs mérites. Le droit de défense, comme tout autre droit, toujours est, en dernière analyse, le droit d'une personne définie; mais par le groupement des individus ce droit prend une forme collective ; il s'exprime dans des règlements, dans des lois, il est exercé au nom de tous par quelques-uns, par ceux à qui la tradition, la force ou le consentement délèguent le pouvoir. L'autorité ne s'identifie plus avec la liberté, la loi étant externe, imposée du dehors. Les conflits nécessairement se multiplient, et le droit de défense se revendique de l'individu contre la société, comme de la société contre l'individu.
Ainsi au droit rationnel se substitue un droit positif, une justice boiteuse qui est un bien en(?ore, puisqu'elle se constitue à mi-chemin entre la guerre et la paix et qu'elle maintient une concorde relative dans les relations des hommes. Ce droit positif, né d'actes pervers, mais né aussi du jugement de droit et de devoir, tel qu'il est devenu, est sans valeur quant à la morale pure, mais il ne l'est point historiquement ni par suite moralement sous les conditions de l'histoire (I, 496). Cette justice, qui peut être le contraire de la justice idéale (esclavage), cette justice injuste paraît nous obliger et nous oblige réellement dans la plupart des cas, bien que notre devoir soi!
en même temps de faire tous nos efforts pour la corriger ou l'abroger. Ce devoir contraire de respecter la loi établie et de réparer le mal que souvent elle consacre, partage politiquement les hommes en deux partis, les conservateurs qui prêchent la soumission à Tétat de choses traditionnel comme la règle la plus sûre, à tout prendre; les progressistes qui prétendent rapprocher le droit positif du droit rationnel, les uns par un lent effort, en respectant les contrats positifs existants et même les habitudes prises, les autres par un coup de force et fût-ce au prix de la liberté \
La morale appliquée, selon Renouvier, n'a pas d'autre objet que la solution de ce problème pratique : tenant compte de l'idéal et du fait empirique, de la solidarité dans le mal. du droit de défense qui en résulte et des relations normales qui devraient s'établir entre des êtres raisonnables, par quels moyens pratiques approcher la société réelle de la société idéale "? Les données du problème définissent la méthode qui en permet la solution. Il s'agit « de juger du degré de conformité entre l'historique et le rationnel, entre les nécessités de fait et les règles inflexibles de la conscience; la loi morale reste donc toujours en quelque manière le critère suprême des actes au milieu de leur déviation même ». Le moraliste doit avant tout consulter la science, «tenir les regards fixés sur le devoir et l'idéal, ne pas laisser s'altérer, sous l'influence des faits, ce qui seul moralement peut et doit être » (I, 503}. En second lieu il doit faire sa part au droit de défense qui justilie, mais aussi limite la dérogation à l'idéal. Il faut enfin qu'il considère ce qui est, les oppositions du droit pur et du droit historique, des mœurs et de la morale, de l'autorité et de la liberté, bref toutes les antinomies qui sont nées de la violation de la loi. Il ne s'agit plus ici de déduire des principes abstraits, il s'agit de formuler des