Introduction à la philosophie de l'histoire, p
3. Cf. Science de la morale, t. II, p. 383 sq. les pages sur le droit d'in>urrection et de sécession. (Réforme, révolution d'Angleterre, révolution française.)
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réformes possibles qui par elles-mêmes conslitiient un idéal pratique, dont la poursuite rapprocherait du règne de la justice et de la paix. La justice et la paix supposent des personnes libres, autonomes ; toute la morale appliquée doit donc tendre à afTranchir l'homme des servitudi^s nées de la solidarité dans le mal, à lui permettre de s'édifier dans la personnalité véritable. L'étbiquc de Rcnouvier est une réaction en faveur de l'individualisme du xvni® siècle contre les écoles positivistes etsocialistes, qui de points de vues divers le combattaient. Mais Renouvier qui a passé par le Saint-Simonisme, qui professe pour Fourier une admiration qu'il n'a jamais démentie, lient compte des objections faites. Son individualisme est un personnalisme : il ne met pas des individus en présence sous la seule loi d'une impitoyable concurrence, il veut faire de tous les hommes des égaux, des personnes vraiment substituables qui contractent librement sous la loi de justice. Chose nouvelle, parce qu'il est individualiste, il refuse de sacrifier la majorité des individus à je ne sais quel bien collectif, impersonnel. Mais d'autre part, rejetant les abstractions personnifiées, il n'attend le bien que des libres volontés. Il n'accorde pas à la société une réalité distincte de celle des individus qui la composent, il n'admet pas deux morales, deux droits, il résout l'Etat en ses éléments réels, et, qu'il s'agisse des rapports des citoyens dans la cité, des rapports des diverses nations entre elles, il ramène tout aux personnes et aux relations normales c[ui doivent s'établir entre elles. Ce n'est pas dire qu'il rejette a priori l'intervention de l'Etat dans l'ordre économique, et qu'il s'en tienne au laissez-faire laissez-passer des économistes orthodoxes, mais il veut que l'intervention de l'Etat ne soit que l'expression collective des volontés individuelles, et qu'elle tende, en corrigeant les effets de la solidarité, à remettre les individus qui en sont dépouillés par le fait dans les conditions de la liberté.
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Dans l'ordre économique, Renouvier est un parlisan résolu de la propriété. La propriété est exigée par le droit de défense, elle est la meilleure garantie de la liberté, « une méthode historique de progrès social, dont l'efficacité est prouvée par l'expérience ». Mais si elle est l'instrument nécessaire de la liberté, elle est par là même un droit dont nul ne peut être privé. Or l'appropriation individuelle a pour conséquence d'exclure de toute propriété un nombre immense d'individus, si bien que « le but proposé à -rétablissement théorique de la propriété est complètement manqué ». Gomment résoudre « cette antinomie » ; constituer à chaque agent « une sphère de propriété pour la poursuite de sa fin personnelle fondamentale, pour le maintien de sa liberté, le développement de sa responsabilité propre ? » Le communisme, dans l'état de guerre, anéantit la liberté qu'il s'agit de sauvegarder; l'assistance est un palliatif insuffisant, un aveu d'impuissance. Renouvier propose tout un ensemble de mesures propres tout à la fois à limiter et à généraliser la propriété: impôt progressif; droit au travail garanti par des stipulations nouvelles introduites dans le contrat de salaire, dans le contrat de louage, qui assurent un équivalent de la propriété par le partage du revenu net ; système complet d'assurances. Mais, préoccupé tout à la fois « de poser le principe socialiste, exigé par l'idée rationnelle de société, et de l'infirmer en même temps comme organisateur d'autorité dans l'application » (II, 156), Renouvier s'intimide lui-même, recule devant ses propres solutions, et, tremblant de favoriser la tyrannie de l'Etat, refusant « de demander à une action extérieure, c'est-à-dire à quelque autre chose que la vertu, les conséquences de la vertu sur la terre », il en vient à faire appel à la seule liberté des individus et à n'exiger de l'Elat que le respect de cette liberté et des associations qu'elle forme. « Puisque nous ne pouvons exiger raisonnablement des personnes isolées la jutice
intégrale, ni rattendre d'une grande société liée à ses traditions et à ses coutumes, il nous reste un parti moyen à prendre, le seul possible et légitime désormais: c'est do demander, au nom de la morale, aux personnes qui reconnaissent le droit , qu'elles s'unissent en sociétés particulières afin de le faire passer dans les faits, comme elles l'entendent , autant qu'elles croiront l'œuvre possible eu égard aux convictions et aux vertus de leurs membres, eu égard à l'état du milieu général, avec lequel il y a nécessairement des relations à conserver; c'est de demander d'autre part à ce milieu, à la grande société , la tolérance , quelle veuille soulfrir les sociétés particulières et leur accorder toute la liberté nécessaire à leur existence compatible avec la sienne ^ » (II, 18o-Gj.
Dans le droit politique, comme dans le droit économique, Renouvier est avant tout soucieux de garantir la liberté. Ici encore le problème est de faire sortir le bien de l'initiative individuelle, de l'identifier à la volonté, par là de rapproclier l'homme de l'autonomie. La société n'est point un être réel. Cette société-personne dont les droits sont réputés supérieurs à ceux des seules personnes que nous connaissions, nous et nos semblables, est une fiction pure et simple, « contraire à toutes les exigences de la morale ». Le gouvernement naît du besoin d'empêcher le mal et de produire le bien par contrainte, de demander à une autorité externe ce qu'on désespère d'obtenir de la liberté. Dès lors, en tant que contrainte, le gouvernement est un mal, et dès lors le meilleur des gouvernements ne peut être que celui où les pouvoirs de
1 . Sur la fin de sa vie, « frappé du danger que fait courir à la civilisation la trop faible volonté des classes dirigoanles d'entrer dans la voie des réformes économiques sérieuses », Renouvier reviendra à l'idée qu'il avait exprimée en 1848 dans son Manuel républicain et admettra le devoir pour l'Etat de provoquer par son initiative et d'aider de son crédit les sociétés de production qui se montreront capaljles de s'aider elles-mêmes. Philosophie analytique de l'histoire, t. IV, p. 125.
contrainte sortent de la raison et de la liberté des citovens, sont séparés et se limitent l'un par l'autre. « Un gouvernement, soit qu'il prescrive, soit qu'ensuite il contraigne, ne doit rien ordonner positivement ou négativement, en dehors de ce qui est nécessaire pour sauvegarder les droits de tous contre les déterminations particulières de leurs facultés d'agir » (I, 201).
Dans le droit international, Renouvier combat le principe des nationalités, comme, dans le droit politique, l'Etat-personne. Il résiste ici encore aux préjugés de son temps. Il montre avec force que la nationalilé naturelle esl une notion vague, confuse, qui ne répond plus à rien (11, 420 sq.l.Où rencontrer dans le monde moderne «cette unité et originalité du langage, du culte, des coutumes qui faisait croire à certains peuples de l'antiquité qu'ils étaient autochtones ? « La guerre et la mort ont détruit les vraies races, les vraies mœurs, les vraies religions, les vraies langues premières, et les nations d'ordre naturel. La raison nous reste, si nous savons en user. » A l'idée de la nation naturelle s'oppose la notion de l'Etat : la première se rapporte aux faits sociaux involontaires, et l'on pourrait direaux fonctions instinctives de l'humanité; la seconde est le fruit de la i-éflexion et du vouloir. « Elle est donc moralement supérieure, tout comme l'association volontaire est préférable aux coopérations spontanées, une république d'agents libres aune ruche d'abeilles, » L'Etat rationnel n'implique rien de plus que la morale et le droit. Il se constitue avec des hommes de toutes races, langues et croyances, pourvu qu'ils aient des idées communes sur les lois de l'Etat même, c'est-à-dire sur la justice. L'Etat défini par la liberté et par la raison de ses membres, ne laisse en présence que des hommes soumis, comme tels, à la loi morale.
Si nous mettons maintenant en présence plusieurs Etats, et si nous nous libérons des abstractions et des entités, nous trouvons encore des personnes qui sont assujetties
dans leurs contrats aux lois communes de la morale. La guerre ne peut donc être légitime que quand elle est un exercice du droit de défense. Renouvier condamne, avec les guerres aggressives, le militarisme et la diplomatie, « tous ceux qui prétendent représenter quelque chose de plus que les volontés, les droits et les devoirs des citoyens, savoir une idée supérieure à la raison pratique personnelle, un but afîranchi de toute obligation morale (IL 43G). 11 n'y a qu'une morale ; le droit international ramène au droit personnel, car droit et devoir n'ont de sens qu'appliqués aune personne définie. Qu'on n'attende donc pas la paix du progrès naturel et nécessaire des relations internationales : les rapports des Etats seront ce que seront les Etats eux-mêmes, et les Etats ce que seront les personnes qui les composent. 11 faut à la paix des pacifiques, à la paix internationale des Etats intérieurement pacifiés. La paix suppose la justice, « et la justice ne peut exister sans modeler sur le droit l'intérieur des Etats, comme les relations internationales ».
Partie de l'autonomie de la raison et de la liberté de la personne, la morale toujours nous y ramène et y trouve sa conclusion dernière. La liberté est à la fois le sujet ot l'objet du devoir, le moyen et la fin de tout progrès, soit individuel, soit social. Ne comptons ni sur l'évolution des choses, ni sur l'autorité des hommes, ne comptons que sur nous-mêmes. La guerre, sous toutes ses formes, ne disparaîtra de nos institutions, de nos lois, de nos mœurs, que quand elle ne sera plus dans nos cœurs. Le bien est toujours l'œuvre de la liberté et il n'est autre que cette liberté même qui se développe en s'exerçant. « La mesure de liberté employée et respectée dans une société donnée est le critère du progrès de celle-ci, quand on la compare à ses états antérieurs sous le même aspect. La mesure de liberté non exercée ou perdue est le critère de la décadence » (II, 484). La vraie fin du progrès est l'autonomie
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qui rendrait les sociétés volontaires et libres, de fatales qu'elles sont. Dans l'impossibilité de réaliser cette autonomie du dehors, ou d'entraîner les masses inertes, réfractaires, alourdies par la tradition et l'habitude, le règne de la justice dépend « de l'initiative, que prendraient des groupes libres d'hommes choisis, de composer entre eux des sociétés nouvelles et exemplaires, œuvres de passion philosophique et de puissante rcllexion en des sphères limitées ». Renouvier se souvient de Fourier. Ces groupes donneraient l'exemple du contrat volontaire ; mullipliés, sans briser l'unité sociale, ils transformeraient la nature de l'autorité, en la rapprochant de la loi consentie. Au principe de tout serait la conscience avec ses déterminations libres; au milieu, comme effet de ces déterminations mômes, les groupements partiels, les sociétés volontaires, au terme « l'état général ou société universelle, alliance des alliances, transformation accomplie des Etats empiriques ou historiques, appelés à se subordonner aux associations contractuelles dont ils règlent ou compriment aujourd'hui l'essor. Voilà l'idéal d'une doctrine de la liberté » (II, 561). Cet idéal se réalisera-t-il ? Nous l'ignorons, puisqu'il n'est pas au terme d'une évolution nécessaire, puisqu'il dépend de nous, mais par là même il est possible, et notre devoir est de croire à son avènement, puisque notre devoir est d'y travailler.
L'exposé d'un ouvrage tel que la Science de la morale de Renouvier néglige presque nécessairement ce qu'il contient de meilleur. Je ne connais pas de traité de morale qui soit plus suggestif, qui aborde avec plus de courage les vraies difficultés. Renouvier revendiquait à bon droit l'originalité de sa distinction d'un état idéal de paix par la justice et de l'état réel des sociétés historiques. Le franc aveu de l'état de guerre que consacre le droit positif, l'effort pour déterminer les moyens pratiques, qui sans troubles ni violences, rapprocheraient les sociétés de fait de la société véritable, fait sortir la morale appliquée des abs-
tractions de l'Ecole, la ramone à Texamen loyal des problèmes que le plus souvent on dissimule. Renouvier ne s'entête pas à moraliser l'immoral, il pose et maintient dans son intégrité l'idéal de justice et d'autonomie, sans tomber dans la chimère et l'utopie par la négligence des passions humaines. En relevant la tradition libérale de la Révolution française, réduite à ce qu'on sait par l'égoïsme déclasse, son individualisme généreux réconcilie la justice et la liberté.
Mais ces mérites, qu'il est difficile d'exagérer, reconnus, il faut bien avouer ce qu'a d'artificiel la construction théorique de Renouvier. Sans revenir sur l'obscurité et l'embarras de sa déduction du devoir, sa théorie de l'homme primitif, donné, dans un état d'innocence, avec la raison et la liberté, choisissant le mal dans l'égale possibilité du bien, auteur par là de sa propre déchéance, semble démentie par les faits. La preuve qu'il tire de la diversité et de l'inégale élévation des religions tombe devant une étude plus attentive des textes qui révèle dans les religions les plus pures les vestiges de superstitions analogues à celles du sauvage. Son hypothèse « robinsonienne » n'est pas l'abstraction d'un fait possible. Comme Robinson lui-môme, son homme solitaire porte la société dans la raison qu'il lui confère, comme si elle pouvait se concevoir et exister en dehors du commerce des esprits. Renouvier ne fait, à dire vrai, comme Kant lui-même, que généraliser, que schématiser un idéal concret, positif, qui ne se produit par l'invention des individus que sous le stimulant de la vie sociale. L'individu replacé au sein de la société, qui est son milieu naturel, qui en un sens le crée dans ses fonctions supérieures et proprement humaines, il estpossible de rendre à la famille, à la cité, une certaine réalité, tout au moins intérieure à l'individu lui-même, et par suite d'admettre un devoir de l'individu par rapport à ces groupements et un droit corrélatif de ces groupements sur lui. C'est pour avoir cherché le principe de
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la moralité dans rindividii alomlquo, c'est pour s'être fait du progrès moral une idée étroite, exclusive; pour n'avoir pas compris ce qui relie le progrès moral aux progrès de l'art, de la science, de l'industrie, de la connaissance et de la puissance humaines, à tout ce qui fait la vie plus riche, plus complexe, et par là même appelle un nouvel et libre effort vers une harmonie plus haute, que sur le tard il a perdu courage, et que sentant la faiblesse, l'impuissance de l'homme solitaire, il s'est réfugié dans l'espoir du salut individuel et a sacrifié la foi morale à la foi religieuse.
CHA1?ITRE VII
LA PHILOSOPHIE DE L\ NATURE Eï LES PROBABILITÉS MORALES
La synthèse totale, nous lavons vu, est impossible : la pensée dont la loi est la relation, ne peut atteindre l'absolu, et, sous aucune catégorie, elle ne réussit à embrasser tout l'ensemble des phénomènes et des rapports successifs ou coexistants. En renonçant à l'ontologie, Renouvier ne se résigne pas à l'abstention sur les problèmes qui surtout intéressent l'homme, parce que de leur solution dépendent et sa conduite et sa destinée. Toute certitude est croyance, implique un acte volontaire de foi dans la raison et dans ses principes, se résout, en dernière analyse, en une probabilité. Libérés de l'illusion de l'évidence, nous n'avons aucun motif de nous en tenir aux vérités que semble imposer une contrainte qui n'existe pas ; comme nous avons pris l'initiative de la science, nous avons le droit et le devoir d'aborder les problèmes auxquels la pensée ne se soustrait qu'en se mutilant elle-même. La morale commande M l'homme d'accomplir sa nature, elle lui donne à réaliser une fin qui déborde la vie présente, un idéal qui ne s'achève point ici-bas; hi morale est un fait aussi réel que les autres et qui nous touche plus directement ; ce fait doit trouver sa place dans le système des phénomènes, il veut être expliqué, et il ne peut l'être que si nous cherchons du monde une interprétation qui l'accorde aux donné"es et aux besoins de la conscience. Le
monde tel que nous le connaissons n'est qu'un moment de l'histoire universelle ; il a ses origines dans le passé, il se continuera dans l'avenir. A défaut de la synthèse totale, nous pouvons, en prenant notre centre dans la conscience humaine, en organisant tout ce qui se représente en elle, tenter une synthèse générale: sans sortir des lois de la pensée, en les acceptant au contraire dans toutes leurs conséquences, nous pouvons rattacher le monde que nous voyons au monde que nous pourrions voir, prolonger rexpérience actuelle par des conjectures qui l'accordent aux exigences de la vie morale.
Renouvier ne prétend pas rétablir par une subtilité inédite « la fausse certitude, les chimères ontologiques et la métaphysique des infinis », il entend rester fidèle aux catégories et aux principes généraux du néo-criticisme. On a vainement poursuivi « la fin dernière et la nature adéquate de tout ce qui est. Les constructeurs de l'impossible épopée sont des poêles, sublimes quelquefois, et quelquefois très plats, qui se battent les flancs de leurs ailes fantastiques, hors des milieux connus ou concevables, dans le vide de la substance pure, s'efforçant d'atteindre, à travers rinllni et ses contradictions, la parfaite chimère de l'être absolu. jMais ils restent en place et, les yeux fixés les uns sur les autres, disputent pendant les siècles à qui vole le mieux et le plus haut\ » Renouvier maintient la proscription de la substance, de l'infini, du continu, de la raison suffisante, de toutes les notions qui impliquent, avec la négation de la loi du nombre, la violation du premier principe de la pensée. Il ne veut pas que, sous prétexte de rendre notre monde intelligible, on le ramène à n'être qu'une illusion, qu'un fantôme ; qu'on lui substitue un monde de noumènes, de purs esprits, soustraits aux catégories ; il n'admet pas un ordre de choses différent de celui que nous observons, il reste dans le relatif, dans