Troisième Essai, t. II, p. 4-S
Sèailles. — Renouvier. 21
322 LA PHILOSOPHIE DK RENOUMER
Kantet de Laplace sur les origines mécaniques du monde. L'hypothèse de la nébuleuse répond à un problème nettement circonscrit. Par une abstraction légitime lastronomie réduit les corps à leurs masses, et, une impulsion initiale étant supposée, calcule comment par TetTet de la gravitation ces masses ont dû se séparer d'une masse commune et accomplir certaines révolutions autour du centre primitif; elle ne se tlalte pas de rendre compte des propriétés physico-chimiques, moins encore de la vie, elle résout mécaniquement un problème mécanique. L'illusion serait de prendre ce monde simplifié, appauvri pour le monde réel, d'y chercher le type de toute existence. L'homme, « cette finalité vivante », ne se comprend et ne comprend la nature que sous le point de vue des causes linales qui l'éveille, l'anime, met en tout la force et l'appétition.
Au contraire de la théorie de Laplace, qui explique mécaniquement des phénomènes de physique mécanique et ne les dépasse pas, la cosmogonie biologique d'un Lamarck prétend établir la continuité entre deux ordres de phénomènes hétérogènes, faire sortir le supérieur de l'inférieur, « construire la vie avec certains solides, certains lluides, certains milieux et certaines circonstances, toutes choses étrangères à la vie elle-même ». La cellule se produit par le simple jeu de propriétés physiques; l'élément vivant ainsi donné par génération spontanée, il suffit d'actions externes pour le modifier, le combiner, en faire sortir peu à peu la diversité des formes spécifiques : les besoins changent avec les circonstances, les habitudes des organes changent avec les besoins, et l'organisation change comme les habitudes. L'habitude seule fait l'espèce. L'effort est vain de faire sortir mécaniquement la vie d'une matière inorganisée : « le développement des organes, depuis et avant un premier élément organique visible au microscope jusqu'à la plante ou à l'animal accomplis, suppose pour Tesprit
l'existence d'une fin prédéterminée et d'une virtualité quelconque se dirigeant à cette fin' ». Il ne faut pas vouloir réduire l'iiTéductible : « la vie, son principe propre, et les fins pour lesquelles elle se manifeste » sont des données premières qu'aucun artifice ne permet d'éliminer d'une théorie de la nature.
A défaut de la cosmogonie zoologiquc, qui relève plus de la mythologie que de la science, on peut se poser un problème plus accessible : celui de l'origine des espèces. Les espèces sont-elles fixes ou variables? multiples à l'origine ou toutes dérivées d'un premier type d'où elles divergent? Leur ordre d'apparition sur le globe ne répond-il pas à leur ordre de perfection, en sorte que la classification se ramène à une généalogie? En combinant les variations individuelles, la concurrence vitale et la sélection naturelle j on voudrait exclure toute finalité du progrès de la vie, établir entre les formes vivantes une continuité chimérique, de proche en proche ramener toutes ces formes à un type unique. Toute finalité exclue, pourquoi la concurrence pour la vie et la sélection naturelle ont-elles dû plutôt garantir l'élévation et le progrès des types, que servir à leur décadence? En diminuant les intervalles on s'imagine les avoir supprimés, mais « si grandes .ou petites qu'elles soient, les différences subsistent et réclament une explication qu'on ne peut donner. Si elles s'évanouissent entièrement, il cesse d'y avoir changement. » Le transformisme peut être accepté dans la mesure oi^i il est conforme aux faits, mais il ne peut être poussé jusqu'au point où il nie le principe de spécificité qui est une loi première de la pensée. De ce que les espèces peuvent changer, de ce qu'en fait elles ont donné naissance peut-être à des variétés nouvelles, il ne résulte pas « qu'elles n'ont point été à l'origine autant et plus nombreuses et variées qu'elles sont au-