‹ La philosophie de Charles RenouvierChapitre 139 sur 182 · Troisième Essai, p · texte numérisé non relu

Troisième Essai, p

jourd'hui. » Le criticisme nie l'unité primitive, comme il nie la continuité, et pour les mêmes raisons. « Les espèces, leur origine, leur nombre, leur nature sont des données irréductibles. Les caractères qui leur sont communs ne suppriment pas ceux qui leur sont propres, et les uns ne sont pas plus que les autres explicables par des causes étrangères. Ce sont les formes primitives de l'unité variée, ou de la variété une... L'irréductible et le primitif ne 's'appliquent point, dans ma pensée, aux données actuelles^ variables sans doute, et je ne sais dans quelles limites. Mais je veux dire qu'on ne saurait comprendre la nature et \?i commencer (\\xdiVQC un tel système de données premières en dehors de l'identité. La nature serait pareillement inintelligible ou comme unité pure, ou comme multiplicité sans unités »

La critique applique les mêmes principes à la solution du problème de ravènement de lliomme sur la terre; elle ne croit point à la nécessité de dériver toutes les variétés d'un couple unique, et moins encore à la possibilité d'établir entre l'animal et l'homme une continuité qui nie les ditTérences spécifiques. Bien qu'elle ne s'impose pas, la thèse de la multiplicité primitive des famJlles humaines se présente avec les meilleurs titres. D'abord elle a pour elle « une probabilité logique très réelle » : les mêmes causes et les mêmes conditions qui ont amené un premier couple humain ont pu également en amener plusieurs. La philologie comparée, en constatant plusieurs

1. Troisième Essai, t. II, p. 20 et la note. Le principe de spécificité est un des principes essentiels du néo-criticisme ; corollaire de la loi du noiiibre.il l'oppose comme pliiiosopliic du plusieurs aux philosophies de l'unité : « Définir, c'est nommer un genre et marquer une différence. Rien ne peut exister pour la raison et se traduire par le langage, qui ne soit une différence. Toute chose, en tant qu'intelligible, est un individu ou une espèce. et les individus et les espèces sont des diff^érences. Enfin une différence est toujours un discontinu. Quelque faible qu'on l'imagine, elle est toujours cela, aussi bien que la plus grande imaginable. La continuité réelle aboutirait à l'anéantissement de ce qui se peut penser, et composerait les objets d'éléments qui seraient des riens. » (Esquisse d'une classification si/stèmalique, t. II, p. 192.)

PHILOSOPHIE DE LA NATURE ET PROBABILITÉS MORALES 32o

types de langage irréductibles l'un à l'autre, conclut dans le môme sens. Invoquera- t-on la raison pratique, dira-ton que nier le père unique, c'est porter atteinte à l'unité familiale du genre humain et au principe de la fraternité ? La véritable unité de l'homme n'est pas matérielle mais morale, elle résulte de l'existence de la personne, de la communauté de droits et de devoirs qui pose l'obligation, de l'accord des volontés sous la loi de justice. Résistons ici encore au prestige qu'exerce toujours l'idée de l'unité, n'oublions pas « qu'au lieu de l'Un substantiel, simple et absolu, la critique place dans les fondements de la raison et du monde l'Un corrélatif du Multiple, et fait du Multiple et de l'Un, réunis et opposés, des conditions conjuguées de la représentation' ».

Que l'on fasse sortir le genre humain d'un seul ou de plusieurs couples primitifs, l'avènement de l'homme sur la terre n'est pas moins sujet aux plus grandes difficultés. Omne vivum ex ovo, l'homme doit naître d'un germe qui lui-même suppose l'homme. Imaginerons-nous des germes humains préexistants, développés spontanément dans un concours de circonstances inconnues et désormais passées? mais un être aussi faible, qui a besoin de soins .attentifs et prolongés, abandonné à ses seules forces n'apparaîtrait que pour disparaître. En dehors du miracle avoué, la solution ne semble pouvoir venir ici que du transformisme : l'homme sort d'une espèce antérieure, disparue depuis, dont il s'est différencié graduellement par une suite de variations individuelles, transmises parl'hérédité, accumulées par la sélection naturelk^. La vie humaine continue la vie animale sans l'interrompre, elle en est le terme supérieur et comme le point d'arrivée ici-bas. A quelque moment de son évolution ascendante qu'on le prenne, l'être, qui deviendra l'homme ou qui l'est déjà, n'a pas manqué de parents pour l'engendrer et le conduire à

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