‹ La philosophie de Charles RenouvierChapitre 148 sur 182 · Psychologie rationnelle, t. III, p. 16G · texte numérisé non relu

Psychologie rationnelle, t. III, p. 16G

PHILOSOPHIE DE LA ÎS'ATl'RE ET PROBABILITÉS MORALES 337

la condition de la corriger en l'interprétant; comme toujours, il se refuse à admettre les noumènes, la réalité inconnaissable, la substance chimérique des métaphysiciens, et sans âmes, sans purs esprits, sans sortir du monde des phénomènes, de ce monde que nous voyons de nos yeux, il assure la pérennité des personnes par les seules lois naturelles. Opposant radicalement la nature et la moralité, Kant ne conçoit le souverain bien, comme la liberté, que dans un ordre de choses entièrement différent du monde sensible et phénoménal. Mais ce qui est soustrait à toutes les lois de la représentation est, pour nous, ce qui n'existe pas. Le noumène et ce qu'on lui confie — la vie morale elle-même — restent en dehors de la pensée.

« Le postulat de l'immortalité revendique une direction profonde des lois de l'univers, propre à garantir à tout agent raisonnable une destinée en rapport avec les fins qu'il se conçoit à raison de sa nature morale et progressive, et par conséquentla perpétuité de son existence comme personne*. » Pourquoi nier que l'harmonie de la nature et de la loi morale ne puissent résulter d'une loi de concordance qui les enveloppe bien que nous l'ignorions. L'être, en qui la loi morale prend conscience d'elle-même, est un être sensible, qui apparaît dans l'espace et dans le temps, un animal raisonnable, chez qui la raison est liée à des fonctions organiques. « Si l'apparition même de la loi morale est harmonique avec la nature, il ne faudrait pas s'étonner davantage que la satisfaction finale de cette loi fût une suite de cette harmonie prolongée à travers les phénomènes possibles. » Il est faux encore de dire avec Kant que la loi morale n'a nul rapport à nos désirs ni à la nature dont elle n'est pas cause. L'idée d'obligation ne se présente pas sans l'idée d'une fin à atteindre. Au bien moral répondent en nous les passions généreuses, sans lesquelles elle

1. Critique philosophique, 1874, t. II, p. 138. Voyez sur la critique de Kant, Psycholofjie vationnelle,i. III, p. 133-160.

Sèaii.i.ks. — Renouvier. 22

ne serait qu'une formule abstraite, indifférente. Suivie ou violée, la loi morale modifie la nature, pose des faits matériels sans nombre, transforme l'agent, ses habitudes, ses organes, les sociétés humaines, la face môme de la terre.

Sans sortir de la nature, nous pouvons trouver déjà un premier argument, une première raison de croire et d'espérer que la vie de l'homme n'est pas enfermée dans les limites étroites de la vie présente. Nous ne pensons le monde que sous la catégorie de linalité. « D'après cette loi, une série de phénomènes successifs comporterait toujours, outre une subordination des conséquents aux antécédents, comme des effets à leurs causes, une subordination inverse des antécédents aux conséquents, comme des moyens à leurs fins prédéterminées'. » Cette loi, qui n'apparaît que très obscurément dans le monde inorganique, se manifeste clairement dès que nous arrivons à la vie et aux phénomènes qu'elle enveloppe et qu'elle ordonne. Le corps vivant n'est d'abord qu'un germe invisible, dont l'évolution semble obéir à l'idée préconçue, immanente de l'organisme qu'elle réalise ; il subordonne les phénomènes physico-chimiques à ses fins propres; ses fonctions n'ont de sens que l'une par l'autre, ses parties que par l'idée du tout auquel elles conspirent. Dans l'animal, la finalité devient l'instinct, la passion, cette tendance qui anticipe l'avenir et conduit l'être vers un but lointain par une suite de mouvements qui Ty dirigent. La finalité agit d'abord sans réflexion, sans discernement, d'une manière uniforme, comme dans le travail somnambulique de l'insecte, mais, à mesure qu'on s'élève dans l'échelle des êtres, elle devient plus souple, plus contingente; les passions se multiplient, se diversifient, s'opposent, jusqu'à ce qu'on atteigne avec Thomme la liberté qui compare les biens possibles, délibère et choisit.

La loi téléologique, reconnue dans l'être individuel,

i. Psycholorjie ratioiDielle, t. III, p. 160.

implique une destinée de cet être, car « qu'est-ce que la destinée sinon la fin que nous poursuivons spontanément en vertu d'un ordre établi dans la nature ?... Peut-on maintenant tirer une induction légitime, de la destinée connue et partielle de certains êtres individuels, à une destinée générale et indéfiniment prolongée de ces mômes êtres?» Il s'agit d'une induction morale, d'ordre pratique; à regard de l'ordre rationnel et physique, la pure possibilité suffirail. Est-il donc possible et sommes-nous autorisés à croire que les fins propres des individus s'étendent au delà de la mort, qui semble les terminer en décomposant les formes individuelles elles-mêmes ; que certains individus futurs, formés selon des lois inconnues et dont l'application même nous échappe, présenteraient à l'observateur possible (c une série de fonctions constituantes qui seraient la suite et le développement des fonctions jadis observées dans les individus détruits? »

A cette survivance des individus, conclue de la loi de finalité, on objectera que la nature, en prodiguant les germes sans mesure, témoigne assez qu'elle a souci non des individus, mais des espèces, et même, à prendre les choses de haut, que les espèces elles aussi n'apparaissent que pour disparaître; la loi de finalité s'applique au grand Tout, non aux formes toujours sacrifiées qui expriment dans la succession des instants son éternité réelle. Accepter l'objection, ce serait revenir à la substance du panthéisme, aux doctrines d'évolution, d'émanation, à l'infini, au contradictoire. Toute la philosophie de Renouvier, philosophie du fini, du nombre, du multiple, est une protestation contre cette inintelligible unité, où tout se confond et s'anéantit. Si la fin unique, comme l'unique cause, Tunique essence des phénomènes est le Tout, où nul être n'est pour lui-même, « ma conscience préfère cet individu misérable, accourci et sacrifié qu'il est, elle le préfère, lui et ses compagnons d'infortune, non seulement ceux qui se bercent du songe du long avenir, mais

les plus infimes, les plus bornés d'entre eux, à toute la fantasmagorie de l'infini, éternel Protée. Elle juge le pauvre éphémère une iin plus noble du travail des forces de l'univers, que n'est l'entier étalage d'une puissance obligée sans cesse de détruire ses œuvres... Elle s'étonne enfin de se trouver elle-même avec ce regret, avec ce désir, armée de cette protestation, au sein des choses dont elle est une étrange et contradictoire partie^ ». Quon ne dise pas que l'individu reste la fin véritable, puisque le progrès de l'être s'exprime en des individus successifs qui s'approchent de la perfection et dont l'avènement justifie, récompense notre effort, en lui donnant un sens et comme une sanction. « Qu'importe que le mieux vienne, si le mieux doit périr comme a péri le bien, pour faire place à un mieux supérieur qui n'aura pas la vertu de durer davantage ? Gonsôlerons-nous Sisyphe, en lui promettant de l'anéantir, ensuite de lui donner des successeurs capables d'élever son rocher de plus en plus haut sur la pente fatale? Son rocher qui retombera toujours'?» Si haut qu'elle monte, la vie individuelle toujours retombe jusqu'au néant ! « Nous refusons de reconnaître un monde ordonné pour de véritables fins, dans ce jeu gigantesque et misérable où nul acteur ne joue pour lui-même et dont les faux gagnants perdent leurs gains et leurs mises, tous obligés de quitter à leur tour la partie infiniment prolongée \ » La finalité ne prend un sens positif que dans les individus, et le progrès du monde ne peut être que la production d'individus de plus en plus parfaits, mais donnés pour eux-mêmes aussi bien que pour autrui, mais persistants, mais croissant dans leur individualité même comme dans la multitude de leurs rapports.

Ces considérations très générales nous inclineraient à

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