CrUiijue philosophique, 1874, t. il, n
de la vieille métaphysique est comme inslalI(V^ an caMir môme de la critique.
Toute analyse première est indémontrable : Kant s'est proposé l'impossible en voulant prouver que ses catégories sont les véritables, qu'il n'y en a ni plus ni moins qu'il n'en énumère. Sa classification par les formes du jugement est tout artificielle; sa déduction transcendantale, son effort pour relier les catégories à l'unité de la conscience, dont elles seraient les conditions et les conséquences, est tout à la fois vain et dangereux. En dérivant les formes de la connaissance de la spontanéité de l'entendement, de l'unité du je peme il préparait une métaphysique nouvelle, il légitimait la témérité spéculative d'un Ficiite, faisant sortir du moi la matière comme la forme de la connaissance pour résoudre la grande difficulté de l'idéalisme transceridantal. Enfin, bien qu'il prétende établir «jor/ori que sa table des catégories est complète, il n'y fait point figurer la finalité, ni la conscience. Or la loi de fin n'est pas moins essentielle à la constitution de l'esprit humain que la loi de cause, et il n'y a pas lieu de mettre celte loi en dehors de la raison théorique, en se référant à une division arbitraire des puissances de connaître. Pour ce qui est de la conscience, il n'est pas plus possible de séparer cette loi de la représentation que la représentation elle-même d'un sujet en qui elle apparaît.
En résumé Renouvier refuse la distinction de la sensibilité, de l'entendement et de la raison, il rattache l'espace et le temps aux catégories et il fait de la raison, en tant que faculté de généralisation, une dépendance de la catégorie de qualité; il ne veut pas qu'on dérive les catégories des formes du jugement, qu'on les justifie en y montrant les conditions de l'unité de la pensée, il veut qu'on les énumère sans plus, qu'on les propose sans prétendre les justifier ; il fait enfin rentrer dans la table des catégories la finalité et la conscience qui sont, au môme titre
que les autres, des lois constitutives de hi représentation.
Mais la grande erreur de Kant est de maintenir la substance, la chose en soi, le noumène : par là il reste engagé dans « la tradition ontologique », il se laisse « aveugler par le rationalisme dogmatique qu'il combat et qui pourtant le maîtrise ». Et d'abord l'existence des noumènes est mal établie. Kant dit : « Si nous ne pouvons connaître les objets de l'expérience comme choses en soi, nous pouvons du moins les penser comme tels. Autrement on arriverait à cette absurde proposition qu'il y a des phénomènes ou des apparences, sans qu'il y ait rien qui apjMraisse ». Rien qui apparaisse ! « Il y a bien quelque chose qui apparaît au dire même ,de celui qui nie la chose en soi : c'est le phénomène dont la propre nature, on ne le niera pas, est d'apparaître. La proposition que rieri d'autre n apparaît n'est donc pas absurde. Bien plus c'est la proposition du défenseur de la chose en soi qui sera absurde, si nous la formulons ainsi : la chose en soi qui paraît dans les phénomènes est une chose qui ne parait point ».' Au fond l'argument fait appel à une loi de l'entendement, à une catégorie en vertu de laquelle les choses sont regardées comme substances ou qualités les unes des autres ; cette loi est indéniable, mais elle a été limitée par Kant aux phénomènes et elle ne peut par suite lui servir pour en sortir.
Possible pour la raison spéculative, le noumène, suivant Kant, peut être déterminé par la raison pratique en conformité avec ses exigences ; il nous ouvre un monde qui sans doute nous reste inconnu, mais qui par là même nous permet d'y réaliser avec la liberté l'ordre moral. Si nous sommes réduits à reléguer la liberté et l'ordre moral dans le noumène, répond Renouvier, nous les reléguons à dire vrai dans le néant, car ce qui nous est à jamais inconnaissable n'existe pas pour nous. - L'hypothèse du noumène