‹ La philosophie de Charles RenouvierChapitre 17 sur 182 · Ct^ifique philosophique, 1878, t. II. p · texte numérisé non relu

Ct^ifique philosophique, 1878, t. II. p

2. « Nous ne connaissons pus d'objets en soi dit Kant, mais uous en pensons. De cette pensée, de cette possibilité, des motil's pratiques peuvent nous enga -

sert à résoudre rantinomie du déterminisme et de la liberté, mais cette solution est illusoire et ne peut donner un ibndement à notre vie morale. La thèse de la nécessité absolue est vraie dans Tordre phénoménal, la thèse de la liberté est vraie ou peut l'être sans contradiction dans l'ordre nouménal. Mais s'il en est ainsi, la loi morale qui suppose la liberté et qui en fait la preuve, ne peut être que la loi du monde nouménal; les actes, que nous appelons à tort vertueux, méritoires, sont des phénomènes, donc ils sont nécessités, donc étrangers à toute moralité. La liberté, dont nous avons besoin, est la liberté de l'homme qui nous est connu, de l'homme qui vit dans l'espace et dans le temps, et non la spontanéité d'un être qui échappe à toute connaissance. Loin de justifier la responsabilité, la liberté nouménale la supprime et avec elle la loi morale. La liberté nouménale, qui décide de notre caractère intelligible et détermine en lui nos actes successifs, n'est qu'une forme de la prédestination qui enlève tout sens et toute valeur à la vie présente.

Cette suppression des noumènes offre, selon Renouvier, les plus grands avantages '. Elle abolit enfin tout absolu.

1,'er à passer à raffiniiation de la lëalité, si toutefois elles n'impliquent pas contradiction. Voilà qui est bien ; définissons maintenant les termes. Gomment ne pouvons-nous connaître un objet en soi ? En ce que Tinconditionné ne peut absolument pas être conçu sans contradiction. Et comment sans contradiction pouvons-nous le penser ? En admettant que la contradiction provient de ce que nous appliquons nos modes de représentation, les règles de notre faculté de connaître à cet objet, pur inconnu, qui nous échappe. C'est toujours Kantqui parle. Ainsi la contradiction n'est levée, il le dit formellement, qu'autant que l'inconnu reste inconnu et que la raison ne tente de le déterminer en aucune manière. Le fondement de la morale est donc la réalité d'un inconnu auquel nous ne devons point appliquer nos modes de représentation, les règles de notre faculté de connaître ; en pensant cet inconnu, nous ne pensons rien, en affirmant sa réalité, nous n'affirmons la réalité de rien, ou, si nous pensons quelque chose, afin qu'un pur néant ne soit pas la chose de la raison pratique, et Kant n'y manque pas, alors la contradiction reparaît, et la critique de la raison pure reprend ses droits pour tout renverser jusqu'à la morale avec son prétendu fondement. » (Psychologie rationnelle, II, 219.)

1. « On pourrait croire qu'il revient au même de n'admettre point de substances (de noumènes, comme parle Kant), pour la spéculation et l'usage de l'esprit, ou d'en admettre, à la vérité, mais en les posant comme de purs inconnus absolument indéterminables par quelque voie que ce

Sh.\illes. — Renouvier. " 3

elle nous libère de la substance, de la chose en soi, et en identifiant ce qui est et ce qui apparaît, elle fait tomber le prétendu mystère d'une réalité inconnaissable. Si le noumène est ce qui est et s'il est sans rapport avec ce que nous connaissons, le monde dans lequel nous vivons, dont nous faisons partie, n'est qu'une vaine apparence, une ombre sans consistance. Comme le panthéisme de Spinoza, l'idéalisme transcendantal aboutit à un véritable illusionnisme, les formes de Fespace et du temps ne laissant arriver le réel jusqu'à nous dans l'intuition sensible qu'après l'avoir transformé. Posons au contraire hardiment « que les représentations seules étant données, seules elles sont des choses, et que des lors les choses en soi n'existent pas w , les phénomènes sont les choses mômes . Les représentations ne sont pas des signes qui cachent ce qu'ils révèlent, elles sont ce qu'elles sont et elles sont ce qui est. Il n'y a pas deux mondes étrangers l'un à l'autre, dont l'un nous est connu mais n'existe pas, dont l'autre existe mais nous resle inconnu; notre tâche n'est pas l'effort paradoxal de déterminer selon les exigences de la conscience morale un monde nouménal qui échappe à toutes les déterminations de notre pensée ; il n'y a qu'un monde, le monde des phénomènes, le monde que nous nous représentons, le monde de l'espace et du

puisse être. On se tromperait beaucoup , car ces inconnus se trouvent au bout de toutes les avenues de la critique Kantienne et en déterminent les directions, tout comme les réalités les mieux reconnues pourraient le faire. La solution du problème des antinomies de laraison pure est affectée gravement, puisque Kant suppose (supposition arbitraire) que des contradictions qui existent et qui sont certaines pour l'entendement, entre des lois conçues dans leur application aux phénomènes, pourraient s'évanouir j)our la raison, dans l'ordre des noumènes; or. une telle imagination inlîrme aussitôt l'entendement, et tous nos jugements naturels, et le principe de contradiction qui est leur fondement commun : il île vient possible à Kant de tomber dans les mêmes égarements que les métaphysiciens dont il a d'ailleurs l'épudié la méthode, de rêver un monde intelligible, où l'existence et la pensée sont soustraites aux conditions de l'espace et du temps, et d'imaginer que la liberté humaine peut conserver quelc[ue réalité, savoir dans les noumènes, api'ès qu'il l'a complètement exclue de l'ordre des phénomènes, en atïirmant avec l'énergie de Leibniz ou de Mahomet que tout est prédéterminé dans le monde. » [Crilique philosophique, 'i juin 1873, t. I, p. 274. »

temps, et c'est ce monde donné, connu, que nous avons à interpréter du point de vue de l'ordre moral : « les postulats ne consistent pas à sortir de l'expérience mais à l'étendre selon les besoins de la raison pratique. » Ajoutez que la substance abolie, l'être ramené au phénomène et le phénomène à la représentation, nous sommes autorisés à chercher, dans la nature et les conditions de la représentation, des lumières sur la nature el sur les conditions de l'être, c'est-à-dire, comme un instinct pressant nous y porte, à projeter en tout ce qui est une vie analogue à celle dont nous prenons conscience en nousmêmes.

En même temps qu'avec la vieille métaphysique de la substance, Renouvier prétend rompre avec le vieux dogmatisme de l'évidence qui lui est intimement lié. De là un dernier dissentiment avec Kant sur le problème de la certitude, sur la place qu'il convient de lui assigner dans la critique de la connaissance. Kant part de la certitude, il la met au principe de son système, qu'il édifie pour en rendre raison. La science est réelle, il y a des vérités universelles et nécessaires, qui s'imposent à tous les esprits; quelles en sont les conditions transcendantales ? Les catégories, que suppose l'existence de la science, les synthèses a priori, qui de la diversité des phénomènes font avec et par l'unité de l'objet l'unité de la conscience, sont des lois constitutives que la pensée ne peut mettre en doute. sans se nier elle-même. A ce dogmatisme, comme à tous les autres, Renouvier oppose l'existence de la grande école sceptique, dont il est trop simple de se débarrasser par une fin de non-recevoir, les contradictions des philosophes qui n'ont jamais réussi à se mettre d'accord sur ces principes que chacun d'ailleurs continue de proclamer nécessaires. L'homme ne s'efface pas dans le philosophe ; la liberté a son rôle dans l'ordre théorique. « En fait, c'est une raison pratique qui dirige Kant dans sa critique de la raison pure, car c'est une personne qui conduit et

coordonne l'œuvre. Kant admettant la liberté, sa conscience est libre, sa critique est donc libre aussi, ses catégories sont libres, ses antinomies sont libres : ses jugements ne sont pas plus nécessaires que les nôtres qui dilFèrent souvent des siens^ ». On ne déduit pas, on ne démontre pas les catégories ; les premiers principes par cela même qu'ils sont premiers, sont objet de croyance : la raison spéculative est une raison pratique. La certitude n'est pas au principe, elle est au terme du système, que recommande sa correspondance aux besoins de l'esprit et aux données de l'expérience. La vérité ne s'impose pas par une irrésistible évidence, elle se propose à la raison personnelle qui, après examen de ses titres, y donne une adhésion dont décident, autant que l'intelligence, la passion et la liberté.

La chose en soi niée, les noumènes abolis, rien n'existe que les phénomènes, au delà desquels il n'y a rien à chercher ; la déduction transcendantale supprimée, les catégories elles-mêmes ne sont que des phénomènes constants, universels, présents à tous les autres ; n'est-ce pas revenir à David Hume, tout réduire avec lui à des faits et à des rapports qui ne sont que des faits généraux? Renouvier définit, en effet, sa philosophie par l'effort pour concilier le phénoménisme de Hume et l'a priorisme Kantien. « Le criticisme, tel que nous le comprenons, se rattache originairement à la philosophie de Hume autant qu'à celle de Kant. Il emprunte à Kant la doctrine de l'a priorisme essentiel de la fonction intellectuelle, d'où il tire sa notion générale de la loi ; et il emprunte à Hume la théorie phénoméniste, comme on la nomme, ou la démonstration qui réduit tous les éléments possibles de

1. Psychologie rationnelle, II, p. 221. » Lorsque Kuiit procède à ses analyses, à ses établissements de principes, à ses déiluclions, il semble croire à l'existence d'une science philosophique apodicliquo ((ui vaudrait par ellemême, indépendamment de la conviction individuelle de l'auteur et de l'adhésion douteuse des lecteurs... Le criticisme n'est donc pas, chez Kant, exempt de cet abus d'autorité et de cette fiction de savoir qu'on reproche au dogmatisme. » (Critique philosophique, 1878, II, p. 372.)

la connaissance aux phénomènes dqs divers ordres^». Hume a raison, quand il nie la substance, la causalité transitive, la force qui sort d'un être pour entrer et pour agir en un autre être ; il a tort, quand il méconnaît cerlaines synthèses de l'entendement comme données primitives, « au même titre que les phénomènes particuliers sensibles, dont seules elles peuvent former primitivement des groupes ou associations. Ce sont des phénomènes aussi, mais universels et nécessaires au regard de notre esprit et à prioriques pour lui. La méthode phénoméniste n'est point renversée par l'admission de ces fonctions intellectuelles au défaut desquelles une définition quelconque de l'entendement est impossible. Seulement les lois des phénomènes viennent s'ajouter aux phénomènes purs ou abstraits, incohérents, divisés et strictement actuels, pour en former des phénomènes réels et composés, c'est-à-dire liés d'espace, de temps, de quantité, de qualité, de causalité, etc., les uns avec les autres". » Hume réduit la connaissance à des perceptions atomiques, liées du dehors par une succession inexpliquée, sans raison, à laquelle répond en nous une loi de l'imagination qui nous fait passer de l'une à l'autre : ramenée à l'habitude, qui n'est rien en dernière analyse que la répétition du fait lui-môme, la loi est le pur accident.. « On n'échappe au scepticisme qu'en n'y pensant pas. » La grande erreur est de ne pas apercevoir « que nulle impression, quelque élémentaire qu'on la suppose, n'est possible, ni intelligible, à moins d'entrer déjà dans quelque relation, et disons donc : de toucher à quelque catégorie, à quelque loi qui sert à sa définition, temps, espace, qualité, devenir^.. » Le fait disparaît avec la catégorie, parce qu'il n'y a pas de relatif sans relation donnée. Une représentation ne se conçoit pas en dehors de la mémoire, de la locali-

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