Essai de logique générale, \.^^ édit., p. 36G
sa destinée, il travaille à rordro moral du monde : de môme nature que les êtres supérieurs il peut entrer, avec eux dans une société véritable; il n'attend plus le bien, il ne demande plus aux prêtres intercesseurs d'apaiser ou de charmer le Dieu unique ; il regarde le système moral et politique du monde comme un gouvernement des êtres par eux-mêmes, et il fait la justice ici-bas avec la confiance que son action se continuera, s'étendra, et déjà commence le règne de la raison.
Ainsi, pour Renouvier, la croyance en Dieu se présente sous deux formes : philosophique et religieuse. Sous sa forme philosophique et purement rationnelle, elle n'est que « la supposition d'un ordre moral réel enveloppant et dominant l'expérience » ; dans cette conception, la plus générale et toute morale, de la. divinité, « ni l'hypothèse de l'unité, ni celle de la pluralité n'ont de place possible ». Sous la forme religieuse. Dieu est « conçu comme un sujet d'attributs intellectuels et moraux, partant anthropomorphiques ». Ce Dieu de la religion est un Dieu vivant, personnel, soumis par suite aux lois nécessaires de la pensée et de l'existence, et la critique incline vers la pluralité de ces personnes divines, dont rien n'interdit la coexistence.
A tous ses degrés, rationnelle ou religieuse, la croyance garde ses caractères propres et ne diffère que par le degré. Autant que de l'intelligence, la croyance de raison pratique procède du désir et de la liberté. L'individu chercherait vainement en dehors de lui-même des arguments décisifs et contraignants. La fin suprême du désir est le progrès dans le bien, la vie durable et ascendante, l'immortalité, Dieu enfin, assurance externe des lois que la loi de la conscience exige. Nous partons de nous-mêmes, de nos passions, de notre loi morale, et nous posons ce qui doit y correspondre au sein de l'univers, afin que l'harmonie soit. Nous ne trahissons pas la raison, nous l'achevons par ce désir du bien et de la justice, par l'affir-
matîon de ce qui permet de le satisfaire, La raison ne ddmontre pas l'ordre moral, Texpérience ne le montre pas, nous y croyons parce qu'il paraît raisonnable et bon qu'il soit. « Avouons le raisonnement : nous affirmons ce que nous désirons parce que nous le désirons. Vaut-il mieux désirer ce que nous affirmons, chaque fois qu'il nous a plu de faire un système et puis un autre ? Les passions ne changent pas au gré des systèmes ; on ne se donne pas celles que l'on veut. Et delà vient précisément qu'en leur qualité de faits naturels incoercibles, elles font parler la nature et révèlent ses vues. Nous connaissons nos fins et l'avenir par nos passions, parce que ce sont les passions qui mènent les êtres à leurs fins et du passé tirent l'avenir. Nous voulons aller à la vie immortelle et, parce que nous voulons y aller, nous y croyons et nous y allons. Et en allant à l'immortalité, nous allons à Dieu, qui est le principe du bien dans le monde oii se prolonge notre destinée*. »
Cette exposition des postulats me paraît un modèle d'audace réfléchie et de sobriété métaphysique. On peut discuter les thèses auxquelles s'arrête Renouvier, mettre en doute cet instinct d'immortalité, ce désir impérieux de se survivre qui lui sert à relier par la loi de finalité l'ordre naturel à l'ordre moral, il faut du moins avouer qu'il reste fidèle à sa méthode et aux principes du néoeriticisme. 11 n'atTecte pas une fausse certitude, il résiste à la tentation de démontrer ce qu'il a déclaré indémontrable, de subordonner la morale à des dogmes qui n'en sont que des postulats hypothétiques ; il ne dogmatise pas, il laisse à la liberté certaines alternatives entre des solutions également possibles et légitimes; il distingue dans la probabilité morale des degrés, de la croyance philosophique, qui a quelque chose de général et d'humain, à la croyance religieuse qui ne relève que de la conscience