‹ La philosophie de Charles RenouvierChapitre 165 sur 182 · CHAPITRE V[1I · texte numérisé non relu

CHAPITRE V[1I

J'ai exposé le néo-criticisme, philosophie du nombre, qui s'enferme de parti pris dans le fini et dans le relatif; philosophie du discontinu qui, contre la tendance métaphysique, n'hésite point à multiplier les êtres et les principes ; philosophie de la liberté, qui met en tout la contingence, refuse de ramasser tous les phénomènes en un esprit, tous les actes passés et futurs en une volonté souveraine; laisse indéterminé l'avenir du monde, et, prenant au sérieux le drame de la conscience, failles êtres individuels, maîtres et responsables de leurs destinées. Dans les dernières années de sa vie, Renouvier professe une philosophie nouvelle. Certes il se berce de l'illusion de n'avoir point changé, de voir les choses du même point de vue avec plus de profondeur. Il combat toujours l'infini, la substance, l'absolu, il garde les mêmes formules, mais il transforme l'esprit de sa doctrine et sa méthode même. Il tend vers un véritable dogmatisme, il aborde et prétend résoudre les questions d'origine, il en vient enfin, par un retour aux procédés de la métaphysique, à expliquer le monde visible par le monde invisible qui n'en devrait être que le prolongement hypothétique et postulé. De cette seconde philosophie je veux surtout marquer ce qui l'oppose à la première et par là même achève de la faire entendre.

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Pour expliquer ce changement clans sa pensée, Renouvier pourrait invoquer l'acte libre qui, selon lui, décide de la croyance. Sans vouloir le contrarier, nous pouvons au moins signaler les faits qui ont rendu possible, sinon nécessaire, cette adhésion à des idées nouvelles. Et d'abord le criticisme lui-même, par la théorie des postulats, ramène au dogmatisme. Quand on a posé comme conséquences de la loi morale l'immortalité de la personne, l'ordre de bonté qui la rend possible, le Dieu ou les Dieux personnels qui sont pour le cœur et l'imagination le complément de ces croyances rationnelles, on s'attache à ces vérités, on les confirme par ses actes, par ses habitudes, et le postulat, pour celui qui y adhère sincèrement, tend de plus en plus à devenir un dogme. Si Dieu existe, — et on le suppose — il fonde l'ordre moral comme il le garantit. La tentation est grande de renverser l'ordre de démonstration, de revenir de la logique critique à la logique réaliste, et de partir de Dieu après qu'on y est arrivé. Tant que Dieu n'est que la loi morale encore, un de ses postulats, une de ses conséquences, il aspire à l'existence plutôt qu'il n'existe; dès qu'il entre réellement en scène, il menace de tout envahir. Sa doctrine arrêtée, Renouvier tend ainsi à transformer le postulat suprême en premier principe.

Mais son évolution n'a pas été déterminée par des motifs purement spéculatifs. Liant la croyance à la volonté, faisant de la raison théorique elle-même une forme de la raison pratique, Renouvier ne cherchait point une vérité impersonnelle, indifférente à l'homme et à ses fins. Dans sa solitude il restait préoccupé du bien public. Le néocriticisme lui apparaissait comme une doctrine d'éducation politique, d'émancipation sociale. Il combattait en tout panthéisme l'inertie, la résignation contemplative, il

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ramenait le monde à une société d'individus agissant, il présentait son système comme le plus propre à former des hommes énergiques et des citoyens libres, comptant sur eux-mêmes, non sur la force des choses. Après la guerre de 1870, il voulut, comme Taine et Renan, apporter son remède au mal moral, dont des désastres inouïs venaient de révéler Tétendue. Convaincu d'une part que la religion est légitime, qu'elle répond à un besoin profond de l'àme humaine, qu'elle ne peut disparaître, de l'autre qu'elle exerce sur un peuple la plus profonde influence par les habitudes intellectuelles et morales qu'elle tend à faire prévaloir, Renouvier demande à la France d'abandonner la religion responsable de ses erreurs et de ses fautes. En imposant la croyance par l'autorité, en soumettant la société laïque à la théocratie, en substituant la magie des gestes sacramentels à la pureté de la conscience et à la sincérité de la foi, le catholicisme abaisse les individus, détruit leur initiative, les habitue à compter sur tout excepté sur eux-mêmes, les jette de la révolution au césarisme, de l'Etat providence à la politique du miracle. Au contraire « le protestantisme est dans la religion ce que le criticisme est dans la philosophie : un doute méthodique préalable à toute affirmation volontaire, une mise en suspicion des autorités, une constatation de leurs faiblesses internes et de leurs contradictions mutuelles, une œuvre d'examen, une œuvre d'adhésion aux vérités, dans laquelle interviennent toutes les formes de la conscience ^ . « Il importe qu'en France la religion serve à l'éducation de la raison et de la liberté; elle n'a servi jusqu'ici qu'à l'éducation de la servitude. « Le monde se partage entre les abdiquants de l'esprit et de la volonté, et ceux qui poursuivent l'autonomie comme l'idéal, comme la destinée morale de l'homme; il faut opter ». Voulons-nous continuer de sacrifier les destinées de notre patrie à cette reli-

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