‹ La philosophie de Charles RenouvierChapitre 167 sur 182 · Critique religieuse, 1878, p · texte numérisé non relu

Critique religieuse, 1878, p

3. Critique religieuse. 1878. 1. !, p. i. Cf. dit. Philosophique, 1877, t. II, p. 11,193, 26V, 346.

Renoiivior qui no demandait d'abord qu'un changement d'inscription religieuse, sans demander un changement de croyance, se laisse entraîner insensiblement à rapprocher son système de la religion à laquelle il veut qu'on se rallie. Il finit par établir entre le criticisme et le protestantisme non plus seulement un rapport de méthode, mais un rapport de contenu.' de doctrine, qui de l'un fait l'introduction rationnelle de l'autre. Il renonce à l'hypothèse hardie du polythéisme, il étend la croyance rationnelle jusqu'à l'affirmation d'un Dieu unique, qu'il pose comme créateur, il ne recule plus devant le problème des origines; à la fierté de l'optimisme païen qui se soucie plus de mettre fin au mal par la liberté que d'en scruter le principe, il substitue le pessimisme chrétien, une théorie aventureuse de la chute et du péché originel. Son phénoménisme se pénètre de mysticisme jusqu'à perdre son caractère moral et libertaire. Ainsi au terme de sa carrière, par un retour aux idées de sa première jeunesse, Renouvier, disciple jadis de Saint-Simon, collaborateur de Jean Reynaud et de Pierre Leroux, cède à l'obsession qui porta tant de penseurs de la première moitié du xix* siècle à fonder une religion nouvelle.

Le changement de sa doctrine apparaît pour la première fois dans le grand ouvrage quil intitule : Esqiiissp (Tune classification systématique des doctrines philosophiques. Il y garde encore une mesure, une retenue dans les hypothèses, mais déjà il incline au dogmatisme, et par sa méthode, en ramenant tous les systèmes à deux systèmes antithétiques entre lesquels il faut opter; et par sa doctrine, en posant un Dieu unique au principe du monde et de la pensée. Dans la psychologie rationnelle il avait établi qu'au delà du phénomène immédiat qui s'impose, toute croyance a quelque chose de volontaire, que, dès qu'on arrive à l'examen des principes, plusieurs solutions se présentent, entre lesquelles l'intelligence seule ne suffit point à décider; dans l'Esquisse, il s'efforce d'établir que

tous les systèmes, proposés par les penseurs depuis le premier éveil de la réflexion, si divers qu'ils soient en apparence, se ramènent à deux grands systèmes, inconciliables, parce qu'ils sont contradictoires, et entre lesquels par suite un libre cboix doit être fait. Le problème philosophique se pose sous la forme d'une alternative : tout liomme qui réfléchit, et consulte ceux qui ont réfléchi avant lui, se retrouve en face d'un dilemme analogue au dilemme de Jules Lequier et ne peut sortir de l'antithèse des deux grandes doctrines, dont l'opposition renaît sans cesse des lois mêmes de la pensée, que par une décision volontaire où il enorao-e toute sa vie morale.

Le rêve des philosophes a été la communion de toutes les intelligences dans la vérité une, évidente et nécessaire. Leibniz parle d'une perennis philosophia, d'une philosophie éternelle qui se dissimule sous les oppositions des divers systèmes.

Pour l'école hégélienne, l'histoire de la philosophie forme un tout organique ; elle exprime sous ses contradictions apparentes les moments d'un développement continu, la dialectique progressive de l'Idée qui s'élève à la conscience de plus en plus haute d'elle-même, par une série de thèses, d'antithèses et de synthèses, dont le contenu à chaque démarche s'enrichit d'être et de vérité. L'école éclectique de Y. Cousin s'est flattée d'exposer la philosophie éternelle, d'en découvrir et d'en révéler les dogmes, sans d'ailleurs prendre jamais la peine de déflnir le critérium qui devait lui permettre ce discernement et celte sélection de la vérité.

Rcnouvier n'a pas assez de dédain pour toutes ces théories plus ou moins fatalistes, qu'il accuse de fausser l'histoire sous prétexte d'en donner la philosophie. Les faits démentent ces arrangements artificiels, répudient cet optimisme. S'il faut l'en croire, les idées ne s'opposent pas pour se concilier, pour se débarrasser graduellement de ce qu'elles ont de partiel et d'erroné ; obstinément, à

tous les moments de l'histoire, les thèses adverses se maintiennent irréductibles, se combattent sans réussir à se vaincre. Ce que révèle Thistoire de la philosophie, ce n'est pas la synthèse progressive des termes qui s'opposent, c'est leur nécessaire antithèse. La liberté de l'esprit spéculatif, l'incertitude des tâtonnements, la diversité des caractères, les influences variées et complexes exercées sur les penseurs aux difl'érentes époques, ne laissent pas s'accuser nettement « une loi de polarité unique et simple des systèmes ». Mais si l'on étudie sans parti pris les grandes doctrines dans leur succession historique, si l'on examine dans leur rapport, avec les problèmes qu'elles reprennent, les solutions qu'elles opposent, on voit « une réelle division binaire se marquer au milieu de la multiplicité et du désordre apparent des questions et des solutions qui se heurtent ; en même temps se multiplient les signes de l'impossibilité d'arriver à l'unité des esprits par raison démonstrative, et se répand, en dépit des prétentions d'un dogmatisme nouveau, confondant toutes les méthodes, le sentiment de l'intervention d'un inévitable élément de croyance dans la dilférenciation fondamentale des philosophies de direction contraire'. »

Au terme il faut en venir à reconnaître que, si diverses que soient les formes qu'ils revêtent, que, si variées que soient les combinaisons d'éléments incompatibles tentées par les philosophes, tous les systèmes sont logiquement réductibles à deux : le système naturaliste et le système moral, la philosophie de la chose et la philosophie de la conscience. « Ces deux points de vue divergent dès l'origine par une sorte de division de l'essence de la représentation : l'un, s'attachant à l'objet représenté, le idéalisant

1. Esquisse d'une classificalion systématique, t. II. p. 28. « Je soutiens la thèse logique et le fait historique de l'existence, des contradictions irréductibles entre des affirmations absolues et qui se maintiennent sans défaillance, sur les points principaux et caractéristiques des doctrines rivales de tous les temps ; et après examen des débats sur la question de l'évidence et de la certitude, je conclus qu'il est nécessaire d'opter pour affirmer. » T. II, p. 154.

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extérieurement sous telle ou telle qualilication, et le posant en principe du monde, de manière à lui subordonner la représentation elle-même et toutes les loissous lesquelles les objets se montrent en elle ; l'autre, où l'objet est pris sciemment pour objet de pensée et défini par l'application des lois de la pensée, ce qui conduit le philosophe à prendre les formes du réel, et de tout ce qui peut être connu ou inféré dans cette pensée consciente où sont les formes de la connaissance et les raisons des affirmations '■. n Chacun de ces deux systèmes peut être ramené à quelques thèses qui logiquement impliquées le constituent. La philosophie de la chose regarde comme évident que le fond du monde est la chose infinie, sans commencement, un principe étranger à la conscience et à ses lois, qui évolue en vertu d'une nécessité interne pour la production de tous les phénomènes possibles, tous et toujours enchaînés, déterminés les uns par les autres, éternellement solidaires dans leur ensemble; elle pose, avec la substance, l'infini, l'évolution, le déterminisme ; elle réduit les principes de l'aetion humaine à la seule recherche du bonheur. La philosophie de la conscience se ramène à un ensemble logique de thèses contraires : c'est dans la conscience qu'elle trouve tous ses principes d'explication; elle accepte la loi du nombre, d'où l'impossibilité de l'infini actuel, la négation des continus mathématiques ; elle rejette l'évolution éternelle d'une substance enveloppant des phénomènes sans nombre, elle admet la création, la nécessité logique d'un premier commencement, elle nie renchaînement indissoluble et l'entière solidarité de tous les phénomènes possibles; elle accepte le libre arbitre, elle substitue la croyance à l'évidence; elle reconnaît le devoir, une règle d'action, soumettant la conduite et les rapports volontaires des hommes à des conditions autres que leurs affections et que la constante recherche des jouissances et du

1. Esquisse cV une classification syslénialique, t. II, p. 205-6.

SÉAiLLES. — Rcnouvier. 2i

bonheur. Chose ou substance, infini, évolution, déterminisme, évidence, bonheur; conscience, fini, création, liberté, croyance, devoir, telles sont les thèses qui s'opposent irréductiblement, et qui logiquement liées forment deux systèmes contradictoires, dont ni l'un ni l'autre n'est imposé à l'esprit par une évidence rationnelle, entre lesquels par suite nous ne pouvons que choisir librement. La contrariété des doctrines et l'égalité de leurs prétentions font « la nécessité oii se trouve en fait et en droit le penseur de prendre parti, selon sa conscience, en usant de toutes ses forces intellectuelles et morales, entre certaines conceptions qui ont de tout temps partagé les esprits*. » Il n'est pas de principes évidents, puisqu'il n'en est pas un, l'histoire de la philosophie le montre, qui n'ait trouvé ses négateurs : où l'intelligence ne suffit pas à décider, il reste de faire appel à la croyance, qui n'est que le choix de la liberté guidée par le devoir. « Il est nécessaire d'opter pour aflirmer, et le choix, à moins qu'on ne se fixe à l'attitude sceptique de la suspension du jugement, est un acte de foi philosophique que tout philosophe est en demeure de faire... Quoi de plus simple et de plus facile à concevoir que l'extension de la liberté pratique au domaine des théories et des hypothèses, làoij nous voyons que, par le fait, il n'y a pas de décision qui s'impose aux esprits, et que celle qu'un philosophe adopte est manifestement liée à ses dispositions mentales et à la manière dont il comprend la vie ? L'affirmation du monde moral ou celle du monde non moral, l'acceptation des postulats de la raison pratique ou la préférence donnée à la doctrine de la chose sont, chez le penseur, des actes de la personne non moins que des combinaisons systématiques d'idées-. » La philosophie tout entière est ainsi essentiellement suspendue à la philosophie pratique.

Pris dans sa plus grande généralité, dégagé de ses don-

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