‹ La philosophie de Charles RenouvierChapitre 168 sur 182 · Ibicl., t. II, p · texte numérisé non relu

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nées accessoires, l'amené à la question qui, qu'on le sache OH qu'on l'ignore, est présente à toutes les autres, le pro- 1)1 ème philosophique se pose donc à nous sous la forme d'une allornative que nous pouvons exprimer en ces termes : alTumer ou nier l'existence d'un ordre moral de l'univers (TI, 243). Or ce problème ne nous laisse pas inditîérents, nos intérêts les plus chers y sont engagés, de sa solution dépendent, et notre conduite, et l'idée de notre destinée, de ce que nous pouvons craindre, attendre ou espérer. L'intérêt ne peut rester étranger à l'opinion que nous nous formons sur la vie future, sur les sanctions attachées aux actes que nous accomplissons dans la vie présente; il ne détermine pas la croyance, en ce sens que sans lui nous embrasserions une opinion contraire, il s'ajoute aux autres motifs de croire, il confirme l'action de la vérité et du devoir. Il ne s'agit pas d'un égoïsme passionnel : « l'intérêt qui dicte ici la décision de l'individu est l'intérêt général de la personne qu'il reconnaît dans le sien propre ; en le reconnaissant, il affirme l'existence de la justice dans l'univers et obéit à un intérêt moral \ » Il existe ou il n'existe pas un ordre moral du monde : la question reste douteuse, à ne consulter que l'intelligence; il appartient à l'individu, toute réflexion faite, de la résoudre par une libre décision dont il a la responsabilité et dont il portera les conséquences. Dans le cas oii l'ordre moral existe, notre destinée dépend de notre choix ; selon que nous aurons tenu pour ou contre, nous aurons gagné ou nous aurons perdu. « On voit par là que la thèse de la croyance et la perspective des sanctions possibles font apparaître, au philosophe, la position du penseur sous le même aspect que celle du fidèle en religion, dans une religion de foi. Cette position résulte de la possibilité de gagner ou de perdre, suivant le parti qu'on prend dans une question qui doit être ultérieurement décidée par le

1. Esquisse crime classification syslcmalique, t. II, p. 297.

fait, et sur laquelle on prend toujours parti dès à présent, soit qu'on le veuille ou non. C'est ce qu'on nomme un pari^ sauf que celui-ci est forcé par la nature du cas, tandis qu'ordinairement les paris ne le sont pas'. » Tenir pour la noire ou pour la rouge, en engageant un enjeu que l'on doit gagner ou perdre, selon que l'une ou l'autre boule sortira, c'est parier; la vie présente est un pari forcé, le choix nécessaire de l'un des termes d'une alternative, dont notre destinée est l'enjeu : les temps accomplis, nous aurons gagné ou nous aurons perdu, selon que nous aurons prononcé ici-bas.

Mais il importe de bien s'entendre sur la nature de ce pari, d'en déterminer les conditions, de faire la part des motifs intellectuels aussi bien que celle des facteurs passionnels et volontaires qui y interviennent. Il ne s'agit pas de jouer sa vie à croix ou pile, de se livrer au hasard. Jean-Jacques Rousseau raconte que, lors de son séjour aux Charmcttes, tourmenté par l'inquiétude de savoir s'il serait damné, il se dit : « je m'en vais jeter cette pierre contre l'arbre qui est vis-à-vis de moi ; si je le touche, signe de salut; si je le manque, signe de damnation. Tout en disant ainsi, je jette ma pierre d'une main tremblante et avec un horrible battement de cœur, mais heureusement qu'elle va frapper au beau milieu de l'arbre, ce qui véritablement n'était pas difticile, car j'avais eu le soin de le choisir fort gros et fort près. » Dans ce singulier pari, il n'y a rien de moral ni de raisonnable, Jean- Jacques Rousseau établit arbitrairement un rapport entre deux faits qui d'ailleurs n'en ont aucun de concevable, son salut, une pierre lancée ; il fait ce que fait le sauvage fétichiste, le joueur superstitieux, la personne qui cherche dans les cartes le secret de l'avenir, le monomane de la persécution qui rapporte ses vagues malaises aux manœuvres cachées de ses ennemis. « Tous ces cas

1. Esquisse d' une classification systématique, t. II, p. 209.

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dépendent d'un même principe de perversion du jugement : nous voulons dire du vertige mental, de limpulsion subjective, irrélléchie, par laquelle une relation quelconque arbitrairement imaginée devient une relation affirmée comme réelle ^ » Si la méthode subjective donne ces résultats mensongers, c'est quelle ne met pas en jeu toutes les fonctions de Fesprit, c'est qu'elle est incomplète, c'est qu'elle élimine les éléments rationnels et moraux, sans lesquels elle ne peut donner en effet que l'arbitraire par des associations d'idées tout accidentelles.

Le célèbre pari de Pascal nous rapproche du pari moral que la nature de la croyance philosophique impose, selon Renouvier, à tout penseur, à tout homme qui réfléchit sur la vie et se pose le problème de sa destinée. Pascal soutient que tout homme est obligé de parier pour ou contre la vérité de la religion catholique attendu que ne point parier pour, c'est nécessairement parier contre^ puisque c'est encourir les peines éternelles dont elle menace ceux qui ne croient pas en elle. Dès lors, l'enjeu d'un pari en faveur du catholicisme étant le salut éternel, si nous gagnons, et quelques sacrifices temporels faits inutilement si nous perdons ; et d'autre part l'enjeu d'un pari contre le catholicisme étant quelques plaisirs passagers, et plus imaginaires que réels, si nous gagnons, et la damnation éternelle, si nous perdons, il résulte de la comparaison de la perte et du gain possibles, en ce pari nécessaire, que notre intérêt à parier pour est infini. Où est le vice du raisonnement de Pascal? 11 est tout entier, dit Renouvier, dans la prémisse posée de la nécessité du pari. A quel titre le catholicisme posait-il ce dilemme à Pascal, à quel titre que le brahmanisme n'eût pu également s'attribuer dans l'Inde, l'islamisme chez les musulmans, oh même une philosophie quelconque, s'il eut con-

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