Crilique philosophique, 1878, t. II, p. J
de sa destinée. Sous celte forme nouvelle la disproportion des enjeux persiste et sollicite notre choix : le croyant qui gagne, gagne et pour sa propre personne et pour le monde même, dont la détermination finale peut dépendre en parlie de la sienne propre, un prix assurément inestimable ; et s'il perd, il ne perd que peu de chose ou rien; ou, pour mieux dire, il gagne souvent quelque chose : à savoir une vie qu'il est permis de juger préférable, en sa croyance, à celle du négateur en ses négations. Et le positiviste qui ne gagne rien ou presque rien en gagnant son pari, a tout à perdre en le perdant.
Ainsi l'histoire de la pensée humaine, des systèmes successifs où elle s'exprime, est la confirmation vivante de la théorie qui cherche dans la liberté le principe de la certitude. Les faits, conforméjnent à ce qu'on pourrait appeler la logique de la liberté, opposent deux grands systèmes irréductibles, contradictoires, qui ne se laissent pas concilier. Philosophie de la chose ou philosophie de la conscience, nécessité ou liberté, naturalisme ou ordre moral de l'univers, il faut opter. Comme nous ne pouvons décider de notre croyance qu'en engageant nos plus précieux intérêts, qu'en jouant, pour ainsi parler, le salut de notre âme, l'alternative proposée à rintelligence est un véritable pari moral proposé à la volonté libre. L'histoire nous ramène aux conclusions de la critique et de l'analyse : affirmer librement la liberté.
L' Esquisse d'une classification systématique des doctrines philosophiques contient encore des vues fort intéressantes, mais l'idée maîtresse risque d'en paraître singulièrement arbitraire. Renouvier oppose deux systèmes antithétiques, celui de la chose, celui de la conscience, mais il apporte de la conscience une théorie qui est la sienne et que la plupart des philosophes lui contestent. Les partisans de la nécessité objecteront que le principe de raison suffisante est un principe constitutif de l'intelligence humaine, qu'on ne rejette qu'en supprimant de la cons-
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cieiice ce qui précisément la spécilio dans l'homme. Renoiivicr l'ail à sa façon ce qu'il reproche si vivement à llésel de faire, il violenle l'histoire, il la contraint d'exprimer le dilemme de Leqiiier, de tendre vers son propre système, de le faire pressentir et d'y amener. Il avoue luimême que les fails ne montrent pas la loi. qu'il n'y découvre sans doute que parce qu'il l'y introduit du dehors : « Si l'on veut se rendre compte d'une marche logique de l'esprit prenant son point de départ dans la conscience et non plus dans l'objet de la conscience généralisé et subjective, il faut oublier un moment l'histoire de la métaphysique, et saisir d'emblée la plus haute conception idéaliste que la critique de la connaissance a pu atteindre en réagissant contre cette histoire presque tout entière^ » La vérité est que le système de la conscience a attendu Renouvier pour « se produire dans toute sa force et dans toute sa pureté w. Encore, si l'on était sévère, pourraiton trouver dans sa doctrine même une combinaison de la thèse et de l'antithèse, au moins quand il s'agit du devoir et du bonheur, dont il n'admet pas, avec Kant, l'irréductible opposition. Ne tombe-t-il pas d'ailleurs dans le vice qu'il reproche volontiers aux philosophes d'oublier ce qui les gène ou les contredit? Il pose l'existence de deux systèmes contradictoires et la nécessité d'opter pour l'un ou pour l'autre, et il oublie qu'un troisième au moins est possible, celui qu'il professait hier encore, le néocriticisme qui accepte, sans les mettre en discussion, les principes qui lui semblent irréductibles et nécessaires à l'intelligence du donné, qui de parti pris se refuse aux questions d'origine et rejette la création comme l'évolution. On peut aller plus loin, on peut se demander s'il y a vraiment alternative et si le choix tel qu'il est proposé
1. Esquisse d'une classificalion syslématicjue, t. II, p. 173. Subjectif signifie, pour Renouvier, ce qu'on suppose appartenir à un sujet donné. Malheureusement, il ne reste pas toujours fidèle à ce sens du mot subjectif et l'emploie parfois dans le sens courant.
n'est pas un moyen de déguiser un dogmalisme véritable. On oppose deux systèmes, et d'abord on affirme que l'intelligence ne suffit pas à se prononcer pour l'un ou pour l'autre, qu'il faut aussi le courage de prendre parti librement, à ses risques et périls. Mais, à mesure qu'on avance, on s'aperçoit que des deux systèmes l'un a toutes les chances d'être vrai, l'autre toutes les chances d'être faux. Le pari final n'est pas très sérieux, s'il est vrai qu'à parier pour l'ordre moral, qu'à agir comme s'il existait, on gagne alors même qu'on perd. Peut-on dire que l'intelligence nous laisse dans l'indécision, s'il est vrai « que de nombreux motifs et des raisonnements qui peuvent paraître aussi concluants qu'on a le droit d'en demander, quand on n'aperçoit nulle part, en ces matières, de démonstration apodictique appuyée sur des principes incontestés (les seuls qui devraient passer pour incontestables), ont fait pencher d'un même côté la balance pendant tout le cours de notre exposition ^ ». La liberté semble n'être plus que la puissance du mal, la puissance d'opter pour le faux quand tout s'accorde pour montrer oi!i est la vérité.
Le passage du criticisme au dogmatisme s'achève par la théorie du Dieu unique, créateur, qui substitue à un accord de fait des lois préétablies, à la démocratie des êtres en libre devenir une monarchie de tout repos. Dieu n'est plus seulement un postulat de la raison pratique, un complément, une expression concrète de la vérité morale, il est au principe des choses, il sert à les entendre et à les expliquer. Renouvier prouve son existence par un argument analogue au vieil argument cosmologique qu'il transforme, comme il est nécessaire, pour l'ajuster à son phénoménisme représentatif. Le monde se résout en individus, en consciences multiples, distinctes, qui ne sauraient se pénétrer l'une l'autre. Or ces consciences sont soumises à des lois communes, sont en action
1. Esquisse d'une classification systématique, t. II, p. 243.
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et en réaction réciproques, pensent un même monde, quand elles s'éveillent à la réflexion. Dès lors, pour expliquer ces lois qui coordonnent leurs représentations, il faut ou admettre une conscience en qui elles sont pensées, ou rétablir je ne sais quelle nécessité substantielle, une ciiose qui domine les consciences, les enveloppe et les produit. « La doctrine qui a pour principe la conscience doit tout y ramener. Les consciences sont multiples, et les lois qui les régissent, et qu'elles peuvent se représenter dans une plus ou moins grande étendue, elles se les représentent comme leur étant communes, elles y croient comme à un établissement universel. Cette universalité des lois, de même que toute loi particulière et toute relation, n'appuierait nulle part sa réalité, si ce n'était dans une conscience encore, et de la même extension, embrassant l'ensemble des conditions de toute représentation possible. Ce serait revenir au fond au principe de la chose, tout en croyant ne pas s'écarter du principe de la conscience, que d'imaginer les consciences multiples données dans le monde en telle manière, avec de telles natures, que sans aucune raison pour cela, sans aucune pensée commune où leurs rapports soient posés et reliés entre eux, les lois fondamentales des unes se trouvent être les lois fondamentales des autres, et qu'elles entrent toutes spontanément dans un système général de relations mutuelles, — temps, espace, causalité, — aussi uniforme et concordant que s'il était représenté dans une conscience unique, universelle. Si ce système des lois n'a pas été pensé, s'il n'est pas pensé actuellement, comment existe-t-il et que peut-il être? Les lois seraient donc des espèces de choses sans origine et sans fond... S'il n'y a pas de loi, pas de relation, sans que la conscience en soit donnée quelque part et en soit l'essence, et s'il existe une loi universelle, il faut qu'il existe une conscience universelle ' ». Le monde
1. Esquisse d'une classification systématique, t. II, p. 197-8.
n'est qu'un ensemble de phénomènes bien liés, de représentations qui d'une conscience à l'autre s'appellonl, se répondent ; l'existence se définit par l'ordre, s'étend comme lui, mais l'ordre lui-môme ne fonde l'existence que s'il est réel, que s'il est pensé, voulu par une conscience qui le crée et qui le garantisse. « De là, suivant les termes consacrés, la croyance à la personnalité de Dieu, à la création du monde et de ses lois, à l'institution des êtres libres. » Si de l'unité des lois de l'univers on ne veut pas conclure à l'unité de la cause première, de la conscience originelle, on ne voit pas « pourquoi les représentations individuelles seraient modifiées en fonction les unes des autres; pourquoi les perceptions des différents êtres sensibles se rencontreraient à diviser dans de mêmes proportions le temps et l'espace, et à les mesurer identiquement ; pourquoi môme ces êtres seraient tous modelés sur ces formes générales de la sensibilité et de l'imagination, et non pas sur d'autres catégories inconnues divergentes entre elles '. »
La négation de l'infini nous contraint à poser un premier commencement des phénomènes, et l'ordre du monde à «elier ce premier commencement à l'acte d'une intelligence qui embrasse le système universel des lois selon lesquelles se coordonnent les représentations individuelles. Mais nous rejetons délibérément toutes les absurdités de la théologie : la pensée en soi, simple, absolue, sans objet, sans succession, sans relation ; l'immutabilité dans la création et la connaissance d'un monde du changement; la prescience et la toute-puissance conciliées avec la liberté des êtres raisonnables. Il ne faut pas rétablir dans la conscience première l'infini qu'on a exclu de toute conscience : (( c'est dire que l'universalité doit s'y définir dans les bornes de la connaissance possible ; qu'il faut maintenir la distinction du sujet et de l'objet, sans laquelle il n'est
i. Ibid., p. 205 en note. Cf. Principes de la Jiature, 2° édit., t. II, p. 336 sq. ■ •' ,
point de représentation, que les individualités créées et réellement séparées doivent constituer, après la création, pour le créateur lui-même, un monde de Texpérience, et des laits à percevoir, encore que ne pouvant plus être donnés que sous les lois ou conditions générales préordonnées dans l'acte de la création ^ » La nature de la conscience première et l'acte de la création sont également incompréhensibles. 11 est vain de vouloir remonter au delà du premier commencement, de spéculer sur la nature de Dieu, de le déclarer cause de soi, c'est-à-dire antérieur à lui-même, sans autre profit que de passer de l'incompréhensible à l'inintelligible. « La doctrine de la conscience, réglée par le criticisme, réserve ]e nom de Dieu à la personne de Dieu, s'abstient de rapporter cette personne à quelque autre chose, et reconnaît l'impossibilité où est l'entendement de comprendre quoi que ce soit d'antérieur aux phénomènes, ou ce que Dieu était avant la création, ou ce qu'il est indépendamment d'une pensée déroulée dans le temps, et par conséquent phénoménale '.» Dieu est conscience, la conscience suppose l'opposition du soi et du non-soi. Dieu ne peut donc être conçu que dans son rapport à la création, à l'objet qu'il se donne et sans lequel sa conscience se perdrait dans le vide. Pour comprendre la création, il faudrait, selon la loi de l'entendement, remonter à un phénomène antécédent, c'est-à-dire nier le premier commencement après l'avoir posé. « Le créateur conçu comme conscience, est conçu comme relatif à son acte et à tous les effets qui se déroulent, à dater de ce moment, dans le temps indéfini...; le premier commencement ne peut être posé que comme inexplicable, encore que sa notion, comme limite, soit claire \ » L'apparition de la conscience première est aussitôt liée à la production des consciences subordonnées dont elle établit l'ordre
1. Esquisse cVitne classification systématique, t. II, p. 203.