‹ La philosophie de Charles RenouvierChapitre 173 sur 182 · Esquisse d'une classification systématique, p · texte numérisé non relu

Esquisse d'une classification systématique, p

les accoj'Jcnt, les font se correspondre d'une conscience à l'autre, quel besoin de juxtaposer à ces consciences •multiples, en qui les lois nécessairement se représentent, une conscience unique qui les enveloppe toutes? N'est-ce pas revenir au réalisme, à la philosophie de la chose, que de soutenir que le général doit avoir une existence en dehors des esprits qui le pensent, être un objjet distinct, posé par une volonté créatrice? Sans doute l'universel existe d'abord comme représentation dans la conscience divine, mais après la création il existe dans les choses, desquelles l'esprit le reçoit.

L'acte créateur est destiné à expliquer l'harmonie des monades, mais quand Dieu les a posées hors de lui avec leurs rapports et leur liberté, elles lui deviennent sinon étrangères, du moins extérieures, et il ne les connaît que dans leur pluralité, dans leur succession, dans leurs actes imprévisibles. Dès lors ne convient-il pas d'admettre une fonction générale qui les accorde, une conscience supérieure qui enveloppe cette fonction et ainsi de suite à l'infini. Est-il juste de dire enfin que l'hypothèse du commencement absolu équivaut à l'hypothèse de la création? Le commencement absolu ne s'entend que comme limite, il nie le principe de causalité, il en arrête brusquement l'application. Pourquoi rétablir le principe de cause par l'idée de création dans l'idée même de commencement absolu ? S'il y a commencement absolu. Dieu a commencé, pourquoi pas le monde ? Qu'y a-t-il de plus clair dans le jaillissement de l'ordre cosmique en une conscience unique que dans la position des lois en des consciences multiples? Le Dieu personnel, limité mais parfait, qui commence le temps ou avec lequel le temps a commencé, n'a rien de moins fantastique qu'un monde qui réalise précisément autant d'harmonie qu'il doit en concevoir. La non-cause peut aussi bien produire le monde que Dieu. On dit : l'unité des lois n'est pas fondée en une conscience, — mais cette unité ne doit pas être

entièrement préétablie, quand on nie le déterminisme, et l'on retrouve du côté de la contingence et de la liberté, qui caractérisent le système, ce qu'on perd du côté de rintellectualisme, contre lequel précisément ce système prétend réagir. L'idée de conscience elle-même, définie par l'opposition du soi et du non-soi, s'accorde-t-elle avec l'idée de création ? Dieu ne peut être conçu que dans son rapport au monde, parce qu'il ne peut penser sans objet, les deux termes sont simultanés; Dieu dès lors ne semble pas plus possible sans le monde que le monde sans Dieu, puisque nous ne pouvons, ce qu'implique la catégorie de cause, distinguer le moment oîi Dieu existe sans le monde du moment oii il existe avec lui après l'avoir créé^

Si la théorie du Dieu unique et créateur n'est pas très cohérente, à la prendre en elle-même, elle me semble contredire le néo-criticisme, tout au moins en changer radicalement l'esprit. Déjà, dans sa première philosophie, Renouvier, nous l'avons vu, professe une sorte d'intellectualisme. Il identifie le réel et le connaissable, il voit la vérité dans Vadœquatio rei et intellectus. Les lois sont des faits, des faits a priori^ des synthèses que l'esprit trouve tout à la fois dans sa propre constitution et dans le monde donné. Mais cet accord du sujet et de l'objet, du représentatif et du représenté ne se démontre pas, il est le postulat de la connaissance, le consentement de l'esprit à lui-même. Dans la doctrine de la création, l'harmonie du sujet et de l'objet est garantie par Dieu, dont l'acte créateur pré-établit le concert des représentations entre elles, fonde tout à la fois et l'ordre du monde et la possibilité de la science. Les divers éléments d'un système conspirent. Renouvier ne peut poser Dieu au principe des choses, sans modifier toute sa théorie de la connaissance. Les catégories ne sont plus des faits qu'on constate, qu'on

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