CHAPITRE II
La méthode d'exposition d'un philosophe dépend de l'idée qu'il se fait de la philosophie. Pour Descartes le caractère essentiel de la science est la certitude, le critérium de la certitude est l'évidence à laquelle on ne résiste pas, puisque, par définition même, elle est ce qui exclut le doute. Le problème est donc de commencer par la première vérité et d'y rattacher toutes les autres vérités, de partir de principes évidents et de faire sortir l'explication de tout ce qui est de ces principes par un enchaînement de conséquences logiquement déduites. La mathématique est ainsi la science-type dont il faut généraliser la méthode par une heureuse combinaison de l'intuition et de la déduction qui donne à la science tout entière la forme démonstrative. Spinoza ira jusqu'au bout de la pensée cartésienne, en adoptant le mode d'exposition des géomètres. Bien que Kant combatte et rejette le dogmatisme cartésien, la nécessité reste, pour lui, la caractéristique de la certitude spéculative, et dans la Critique de la raison pare il s'efforce par l'analyse et la réflexion de définir et de justifier les principes qu'implique l'existence de la science. La philosophie, selon Renouvier, n'est pas une science comme les autres, elle n'est pas même à la lettre une science; critique et critique générale, elle met en question les principes eux-mêmes, elle n'admet rien qu'elle ne soumette à son arbitre, elle est l'acte d'une rai-
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son personnelle, une décision où lindividu s'engage tout entier, intelligence, sentiment, volonté, et dont il porte la responsabilité puisqu'il en a Tiniliative. Renouvier, la philosophie ainsi définie, ne peut partir du nécessaire puisqu'il n'accorde pas même qu'on y puisse arriver. Il ne faut pas l'arrêter dès le début, lui demander comme point de départ une vérité évidente, premier anneau d'une chaîne de propositions nécessaires et nécessairement enchaînées. Admettre sans discussion une certitude idéale, que caractérisent l'évidence et la nécessité, se donner pour tâche d'y soumettre tous les esprits, c'est oublier volontairement les contradictions toujours renaissantes des philosophes, c'est rayer de l'histoire tous les systèmes sceptiques. Qu'est-ce que la certitude ? La vérité s'impose-t-elle à l'esprit par l'évidence ? Est-ce à l'impossibilité de lui résister qu'on la reconnaît? ou plutôt ne faut-il pas l'accueillir, l'accepter, la vouloir? C'est là un problème psychologique qu'on ne peut supposer d'abord résolu.
Mais comment procéder? d'oii partir? sinon d'une vérité évidente, d'un principe que l'on ne puisse contester? Cette vérité, ce principe qu'est-ce qui les garantira? « La critique de la connaissance se meut dans un cercle inévitable. Quelque vérité, quelquerapport que j'entreprenne d'expliquer, de prouver, je suis contraint de proposer d'autres rapports que je n'explique pas. Comment expliquer en effet ce que supposerait une première explication quelconque? Donc il faut tomber droit au milieu de la raison et s'y livrer. » (1" Essai, | 1.) Vous saisissez la méthode : il ne faut pas s'embarras^^er d'abord de savoir ce qu'est science, ce qu'est certitude; il faut se mettre à l'œuvre, se servir de son intelligence, faire un système; on se demandera ensuite ce qu'est la science, la certitude, et on verra dans quelle mesure on a satisfait aux conditions qu'elles impliquent. « J'écris l'histoire de mes pensées pour que d'autres la vérifient par l'histoire conforme des leurs, en me lisant. » [Ihid.) Ne nous proposons pas
d'abord un idéal qui préjugerait notre philosophie, ajournons les questions que l'on croit préliminaires, qui, à dire vrai, impliquent une doctrine ; ne définissons pas d'abord la vérité, la certitude, l'évidence, « en pratiquant la science, nous apprendrons à la définir)); servons-nous de notre raison ; édifions un système, efforçons-nous d'être compris et approuvés, nous jugerons notre œuvre quand elle sera faite. Si notre système lient debout, s'il est en accord avec l'expérience, s'il répond aux lois de la pensée spéculative en respectant les exigences de la raison pratique, il sera justifié par lui-même, il se fera accepter par ses avantages; tout au moins il se proposera à la raison personnelle qui pourra le discuter, et après réflexion le choisir ou le rejeter. Bref pas d'évidence irrésistible, un système qui se propose en s'exposant.
Ne voulant pas partir d'une première vérité qui aurait le privilège de s'imposer à tous les esprits, Renouvier part de ce qui n'implique encore aucun jugement, aucune tiiéorie, du pur fait de conscience, que les sceptiques mêmes n'ont jamais songé à nier ni à mettre en doute, du fait de la représentation. Quoi que nous percevions, quoi que nous pensions, nous ne percevons, nous ne pensons jamais que ce qu'on appelle des choses, en laissant à ce mot un sens encore indéterminé; or « toutes les choses possibles, j'entends pour nous et pour notre connaissance, ont un caractère commun, celui d'être représentées, d'apparaître. S'il n'y avait point de représentation des choses, point d'apparence, en parlerais-je? )) (1"'' Essai, | 2.) Ce dont il n'existe aucune sorte de représentation ne doit pas, ne peut pas m'occuper, ne m'occupe pas en effet et n'occupe personne. « J'appelle représentation (c'est ma première tautologie) ce qui se rapû07'te axx choses, séparées ou composées d'une manière quelconque, et par le moyen de quoi nous les considérons... Les choses, en tant que représentations, je les nomme des f ail s et des phénomènes. Ainsi j'arrive à définir la chose par la représentation, après avoir défini la
représentation par la chose, et ce cercle est inévitable ; et ces deux mots, représentation et chose, d'abord distingués, viennent se confondre en un troisième : phénomcne. » (| 2.)
Une première analyse, à laquelle suffit la plus simple réllexion, précise ces notions. « Ce qui frappe d'abord dans la représentation, ce qui en est le caractère déterminatif, c'est qu'elle est à double face et ne peut se présenter à elle-même que bilatérale. Ces deux éléments que toute représentation suppose, je les signale et ne les définis pas en les nommant l'un représentatif et l'autre représenté ». (I 3.) Ces deux termes sont corrélatifs, inséparables, il est impossible de les isoler : le représentatif est un représenté à lui-même, ce n'est là qu'exprimer le fait de la conscience ; le représenté n'est connu qu'en devenant représentatif. Le sujet s'objective, devient objet pour soi ; l'objet se subjective, s'identifie avec le sujet dont il est l'objet '. Jusqu'ici aucune difficulté : nous avons posé ce que nul ne conteste, des représentations, des phénomènes. Nos définitions ne font que traduire les faits, que les constater, elles ne contiennent pas un système, elles tendent au contraire à les repousser tous, ou du moins à les suspendre, à les ajourner.
Mais la représentation, dès qu'on ne se tient plus dans ces abstractions, dès qu'on rentre dans la réalité de la vie spirituelle, pose des conséquences auxquelles il semble impos-
1. Ces expressions sont, empruntées à la première édition des Essais de crilif/ue rjénévale. Dans la deuxième édition, Renouvier a renversé le sens courant des deux termes : objectifs subjectif ei est revenu au sens qu'avaient ces mots dans la langue de la scolastique et du xvii° siècle. « J'appelle objet, dit-il. ce qui, dans la représentation s'ofïre comme le terme immédiat du connaître : le représenté, en tant que donné simplement dans la représentation. J'appelle sujet le représenté, en tant que jugé pouvoir exister, être donné, indépendamment de la représentation propre et acluelle, où il paraît comme phénomène. » (§ 4.) La terminologie commune a l'inconvénient de favoriser Vidéalistr'e subjectif absolu, en ne laissant qu'un sujet, le sujet pensant qui fait de toutes choses ses objets. Bien que le philosophe ait le droit de délinir les termes dont il fait usag(N il ajoute inulik^nent à la difficulté d'entendre sa pensée, quand il fait violence à la langue commune et aux habitudes prises. Nous éviterons, dans notre exposition, l'emploi des termes objectif, subjectif, pour épargner la traduction qu'ils exigent.
sible de se soustraire : la représentation n'impliqiic-t-elle pas un moi, des clioscs? ce moi et ces choses ne s'opposent-ils pas à elle, comme l'être au paraître? « Le philosophe s'appelle moi et ne parle d'abord que de moi; les représentations à son gré sont les représentations «f« mo^, et soit qu'il demeure ensuite enfermé dans ce moi, soit qu'il en sorte, il croit pouvoir commencer par s'y établir. » (§ 4.) Renouvier se refuse à ces conclusions précipitées : «je pose des représentations, rien que des représentations. Je ne les pose pas dans le moi, car ce serait déjà poser autre chose. » On insiste : en posant des représentations, vous posez vos représentations, vous qui pensez et qui nous parlez, vous admettez donc les représentations en vous, vous connaissez donc, antérieurement à tout, le moi comme sujet et ses représentations. — Mais de ce moi qu'est-ce que je connais en dernière analyse ? rien de plus que des assemblages de représentations. « Ce qui fait que je les appelle miennes, c'est qu'elles sont liées entre elles (phénomènes de sensation, de conception, de mémoire, de raisonnement, etc.), et liées à certaines autres (phénomènes matériels et organiques) de manière à former un tout distinct et quia ses lois propres. Ce tout est le moi ou plutôt tel moi, le mien, que je ne confonds avec aucun autre ; ce tout est un composé de phénomènes, dont il m'est permis de rechercher la nature, mais non de poser d'abord l'existence comme quelque chose de simple et de primitif. » (§ 4.) Tout autant que le moi, le non-moi, le représenté absolumentparlant n'est qu'une « idole de théâtre », une fiction philosophique. Le mot même de représenté témoigne l'impuissance où nous sommes de dépasser la représentation, et la conformité alléguée entre le représenté en soi et le représente dans la représentation montre qu'en voulant poser autre chose que la représentation, c'est encore elle, elle seule que l'on pose. Pour faire tomber l'existence de la chose en soi, il suftit de se rendre compte que toute connaissance est représentation, et toute représentation
relative : « ou nous pai'lons des choses (de quoi parlerionsnous?) en tant qu'elles représentent et sont représentées, sous forme objective ou subjective d'ailleurs; ou nous parlons des choses en tant qu'elles ont de tout autres rapports, ou qu'elles n'en ont aucun ; mais en tant qu'elles représentent et sont représentées, les choses se confondent avec les représentations ; et en tant qu'elles ont de tout autres rapports ou qu'elles n'en ont aucun, elles n'apparaissent pas et sont comme n'étant pas ; donc les choses sont des phénomènes quanta la connaissance, et les phénomènes sont les choses. » J 15.) En définissant la représentation nous ne faisions rien de plus que de constater le fait de conscience immédiat, le phénomène intérieur, nous cherchions seulement à nous placer en dehors de tout système, à affirmer ce que nul ne peut nier, ce que nul jamais n'a nié; mais ces définitions qui ne veulent que repousser toute théorie, donnent ce qu'on ne leur demandait pas, la relativité de la connaissance, la négation de la chose en soi, comme s'il suffisait de se mettre en face des faits sans préjugé, sans parti pris, pour trouver dans Ja plus simple réflexion sur la nature de la pensée, le phénoménisme.
Ainsi il suffit de se rendre compte de ce qu'est la représentation, de la solidarité des deux éléments qu'elle implique, de la relativité qui par suite est sa loi, pour se débarrasser de l'existence de la substance. Mais « il s'agit du point fondamental de la méthode », et Renouvier craint que cette réfutation très générale ne laisse subsister des doutes dans les esprits. Avant d'arriver à la partie vraiment positive du système, à la détermination des catégories, c'est-à-dire des lois selon lesquelles s'ordonnent les représentations pour constituer le monde qui nous apparaît, il faut par une sorte de y.'xhy.z^'.:^ de purification, se
délivrer du fétichisme philosophique. Pour alï'ranchir la pensée du préjugé de la substance, le mieux ne serait-il pas d'établir qu'affirmer la chose en soi, c'est nier le premier de ses principes, la condition même de son existence, le principe de contradiction. La pensée serait ainsi comme sommée de choisir entre elle-même et la chose en soi. Pour établir cette solidarité du principe de contradiction et du phénoménismc, Renouvier invoijue ce qu'il appelle la loi du nombre. La loi du nombre se ramène à ces deux propopositions : application nécessaire de la catégorie du nombre à tous les phénomènes donnés, que l'on considère leur extension, leur composition dans l'espace, ou la série qu'ils forment dans le temps ; — comme tout nombre est tel et non autre, déterminé, fini, nécessité de rejeter du monde tout infini quantitatif actuel. Qui veut rester fidèle aux lois de la pensée et ne pas accepter à la fois des idées qui s'excluent doit s'interdire la violation de la loi du nombre. Comme il y a un lien logique entre les dogmes de l'infini, de la substance et de la nécessité, détruire l'infini, ce sera ruiner avec la substance la nécessité, faire tomber du même coup les préjugés qui opposent aux exigences de la raison pratique les prétendus principes d'une raison spéculative que l'infini seul et l'absolu pourraient satisfaire ^ Il importe avant tout de préciser les idées, de bien s'entendre sur l'infini que le principe de contradiction exclut de la réalité et de la pensée. Il n'est pas question de l'infini de qualité, qui est le parfait, l'achevé, tout le contraire, à dire vrai, de l'infini. « C'est une notion nette, s'il en fut jamais, réalisable ou non, il n'importe, que celle de la justice parfaite, par exemple, ou de l'intelligence parfaitement adéquate à son objet (objet déterminé), ou de l'amour à la plus haute puissance dans une àme. « Il ne
1. M. Renouvier est revenu à maintes reprises sur cette loi du nombre : Vannée philosophique, 1868 : l'Infini, la substance et la liberté. — Critiqiie philosophique. 1873, n<>s 4:2, 4o. Cf. la critique delà tlièse de M. Evellin. 1881. w 17, 18. ■
s'agit pas davantage de nier la puissance inddfmie do l'esprit qui nombre, qui n'arrête à aucun moment sa progression et à un nombre donné, si grand soii-il, peut toujours ajouter une unité qui l'accroît sans l'achever. La réalité qui répond à la puissance intellectuelle des additions et des divisions sans fin dans l'ordre du temps, de l'espace, de toutes les quantités, c'est cette puissance elle-même et l'esprit dont elle est une forme. Mais « bien compris l'indéfini ne donne pas l'infini, il le supprime », car l'indéfini qui par hypothèse est indéterminé, toujours en voie de devenir, s'oppose à l'idée d'un infini donné, actuel, réalisé, somme prétendue faite d'objets accumulables sans fin ou de parties divisées sans nombre.
Ce que Renouvier demande, c'est qu'on lui accorde que l'infini ne se finit pas, que l'indéterminé ne se détermine pas : ce n'est rien de plus que l'aveu et le respect du principe de contradiction. Prenons un exemple : soit le nombre des étoiles. Admettons qu'il est indéfini, qu'il est tel que quelque nombre que nous assignions, il faudra l'accroître encore, poussés de termes en termes par la grandeur de l'univers qui dépasse notre imagination, épuise notre puissance d'expression. Mais franchirons- nous l'intervalle qui sépare l'indéfini de l'infini"? Dirons-nous que le nombre des étoiles est infini ? C'est là une affirmation absurde à laquelle il ne faut point consentir. Nombre et infini sont des termes contradictoires. « On rougit d'avoir ù dire que tout nombre est nombre, donc déterminé et qu'un nombre sans nombre est un nombre qui n'est pas un nombre \ « Qu'on n'espère pas éviter la contradiction dans les termes en disant : un nombre plus grand que tout nombre assignable ; car de deux choses l'une : oii il s'agit seulement de ce que l'imagination ne peut atteindre, de ce qu'en fait aucun calcul n'a déterminé et peut-être ne déterminera; ajoutez à l'unité un million, un milliard de