‹ La philosophie de Charles RenouvierChapitre 30 sur 182 · Critique philosophique, 1880, n · texte numérisé non relu

Critique philosophique, 1880, n

le réel est fait et d'en imiter la genèse au lieu de le reconnaître tel quil est. Et n'est-il pas lui-même lout à fait asservi à cette habitude ? S'il ne l'était pas, comment trouverait-il une contradiction, qu'il ne précise d'ailleurs jamais, dans cette thèse : l'infini existe, quoi qu'il soit impossible que notre intuition le saisisse, et notre intuition ne le saisit pas, précisément parce qu'il est infini. »

Renouvier ne prétend pas construire le réel dans sa genèse, mais il soutient en elïet que le réel se ramenant nécessairement pour nous à la représentation, les lois de celle-ci constituent pour le réel les lois primordiales auxquelles il ne peut se soustraire. Or toute représentation est relation : dès qu'on pose arbitrairement un ensemble, où sont confondus des termes impossibles à saisir par une synthèse sucessive, on s'établit en dehors de la pensée et par suite de l'être. Si nous accordons ces prémisses, si nous admettons que penser c'est nombrer, que par suite tout donné est nombre, il est bien vrai que l'infini actuel viole le principe de contradiction, car il suppose un nombre qui n'est pas nombre, le nombre infini. Mais toute la force de l'argument est dans l'affirmation que penser revient toujours à établir des rapports définis entre des termes discrets, dans cette proposition : tout donné est nombre. Pour que la négation de l'infini actuel pût être tenue pour une conséquence immédiate du principe de contradiction il faudrait donc que la proposition : tout donné est nombre fût elle-même un jugement analytique. Or cette proposition, de l'aveu même de Renouvier, répond à une synthèse a priori, elle exprime une catégorie. Si la loi du nombre est une catégorie, sous laquelle tout doive être subsumé, il est contradictoire d'admettre un donné infini, un donné qui tout à la fois soit nombre et ne le soit pas, mais il suffit qu'entre la négation de l'infini réel et le principe de contradiction s'intercale une catégorie, une synthèse a priori, pour qu'on ne puisse dire qu'elle est une conséquence immédiate du principe de contradiction.

« Il ne l'aiit pas, répondra Renouvier, se représenter la réalité dans lesprit en violation des lois de l'esprit, il y a une obligation logique d'enfermer les idées des choses auxquelles nous pensons dans les bornes de la possibilité de les penser : s'il y a un devoir intellectuel, il ne saurait être que là. » Nous obéissons à celte loi, quand nous soumettons les phénomènes à la loi du nombre, et l'argument contre l'infini ne perd rien de sa force pour ne se rattacher aux axiomes logiques que par l'intermédiaire de cette loi constitutive de la représentation. Mais la loi du nombre qui, à parler net, n'est pas un simple corollaire du principe de contradiction, peut-elle du moins prétendre au titre de catégorie ? On le conteste. Une catégorie est une fonction, une forme spontanée, mais vide, de l'entendement ; elle n'a d'autre fm que de ramener à l'unité la diversité donnée dans l'intuition sensible, que d'en permettre la synthèse ; par elle-même elle ne nous apprend rien, elle n'est pas une notion ; elle ne saurait être la matière d'une science, elle n'en peut donner que la forme. Le nombre au contraire est une notion définie, il est objet de connaissance, il fournit sa matière à une science, l'arithmétique. Identifier la quantité et le nombre, c'est substituer aune catégorie une idée innée \ Comme catégorie, la quantité n'est pas quelque chose de connu, de défini, elle est une forme qui attend la matière de l'intuition, qui ne prend un sens que par la synthèse qu'elle y opère. Quand nous traçons une figure dans l'espace, la loi selon laquelle se fait cette détermination de la forme indéfinie de l'intuition sensible est la catégorie de quantité : dans la figure nous trouvons la grandeur, le tout, les parties, 1 égal, l'inégal, nous ne trouvons pas encore la quantité numérique. Si nous admettons que le nombre est antérieur à la quantité, ne devons-nous pas admettre

1. Ilannoquin : Essai critique sur V hypothèse des atomes, p. 398, Paris, F. Alcan. Voir sur les rapports de la quantité et du nombre la forte discussion de l'auteur, p. 393 sq.

que la coustruclioii d'une figure dans l'espace se lait par une addition d'unités, par une synthèse d'éléments définis, ce qui revient à nier la grandeur continue sur l'idée de laquelle repose la géométrie. «Entre la quantité, concept pur ou catégorie de l'entendement, qui demeure le principe de la détermination des ligures, et cette quantité qui n'est autre que le nombre, et dont l'arithmétique a su de notre temps développer en tant de directions diverses le concept fondamental, il y a la dislance d'un concept sans contenu ou d'une calégorie, à un concept au sens ordinaire du mot, à une nolion logique et significative, mais qui ne tient d'ailleurs que de la calégorie sa signification et sa définition. » Si nous entendons bien la doctrine de Renouvier, nous verrons que cette objection ne porte pas contre elle. Les catégories, pour lui, ne sont pas des formes vides, des actes purs de la spontanéité intellectuelle qui déterminent du dedans une malière donnée du dehors; elles sont des lois universelles de la réalité phénoménale, des relations présentes à toutes les autres. Engagées ainsi dans l'expérience, ramenées à n'être que des faits généraux, constants, elles enveloppent toutes, nous le verrons, un élément intuitif qu'elles universalisent. La raison pour laquelle Kant exclut le nombre des catégories est précisément celle pour laquelle Renouvier le préfère à la quantité indéfinie. « En préférant le terme de nombre à celui de quantité, — et, si j'en avais connu un qui fût plus strictement limité à la pure acception du nombre arithmétique, discret, je l'aurais encore préféré, — j'ai voulu expressément réduire le concept catégorique sur ce sujet à ce que je lui reconnais de net, positif et primordial, et rejeter tout ce qui concerne les rapports du quantum déterminé et mesurable avec l'idée de l'indéfini, dans les questions qui naissent de l'étude et de l'analyse compaïative des catégories* » (mesure quanlilative de l'étendue).

1. Rt5ponse à M. Dauriac. Critique pliilosop/iique, 1j juillet 18S2.

La seule idée claire et distincte de la quantité est l'idée du nombre, de la quantité mesurable. Considérée dans son indétermination, comme comprenant les grandeurs continues, la quantité ne peut être une catégorie, parce que, loin d'êlre un moyen d'entendre les choses, de les expliquer, elle est bien plutôt un problème qui en a empêché l'intelligence, quand on a prétendu le résoudre par l'existence contradictoire d'un infini quantitatif actuel. Sous tous ces arguments nous retrouvons l'idée maîtresse de Renouvier, lidée que la loi du nombre est donnée dans la représentation comme sa loi la plus générale, parce que penser consiste essentiellement à établir des rapports entre des termes discrets, c'est-à-dire sous des formes diverses à nombrer.

Les criliijues formulées contre la thèse de Renouvier nous permettent de la définir avec plus de précision. 11 faut reconnaître avec ses adversaires que du principe de contradiction on ne peut faire sortir analytiquement, comme une conséquence immédiate, la négation de la quantité inlinie actuelle. Je ne puis affirmer tout à la fois d'une collection donnée le nombre et l'infini, mais il n'y a aucune coniradiction dans les termes à nier le nombre d'une colleclion qu'on déclare inlinie. La loi du nombre n'est un corollaire du principe de contradiction que si l'on accorde : 1° que penser est nombrer; 2" que la représentation, ainsi définie, épuise le donné, lui est entièrement adéquate, que nous n'avons rien à chercher, que nous ne pouvons rien concevoir au delà, l'être identique à la représentation se réduisant à une composition de phénomènes discrets. Si tout est nombre, rien sans doute n'est infini, mais la conséquence suppose la prémisse, c'est-à-dire la philosophie de Renouvier.

Mais cette philosophie, insistera Renouvier, n'est que le fait irrécusable et primitif, dont il nous faut bien partir, le fait que la représentation est par essence relative. Supprimant toutes relations, l'infini équivaut à une

suppression de la pensée. Reculez dans le passé, multipliez les siècles, prolongez les distances, allez d'astres en astres, tant que vous restez dans la mesure vous restez dans la pensée distincte; posez l'éternel, l'infini, vous ouvrez un goutîre où la pensée s'évanouit dans le vertige. Donc prétendre penser l'infini, c'est bien prétendre penser la contradiction, car c'est prétendre finir l'infini. Mais le commencoment absolu, tout aussi bien que l'infini, ne supprime-t-il pas la pensée en supprimant la relation ? N'at-on pas pu dire qu'il implique lui aussi et plus encore une violation du principe de contradiction, puisque nous ne pouvons penser en dehors des lois de la pensée, et que la relation nous contraint d'établir un rapport entre le néant et l'être. Il resterait à dire que nous ne pouvons que nous établir au sein des phénomènes, que les thèses des antinomies ne sont pas moins exclues par les lois de la connaissance que leurs antithèses. Le fait que toute pensée réelle porte sur des termes discrets et sur leurs relations nous impose l'abstention sur les questions d'origine. On est tenté d'adresser à Renouvier le reproche qu'il adresse si souvent à Kant, celui de se placer encore au point de vue de ses adversaires et de transposer le dogmatisme métaphysique. La logique lui impose d'arrêter le mouvement de la pensée par un acte volontaire. Le premier commencement n'est pas pensable, mais il se justifie sinon parce qu'il affirme, du moins parce qu'il nie, par tout ce dont il nous délivre. En le posant, nous rejetons la vieille ontologie, avec ses mystères, et ses contradictions, la continuité, la nécessité, cette substance amorphe de tous les panthéismes, ce sujet sans attribut qui peut tout devenir et qui par là se prête à toutes les fantaisies du délire métaphysique et religieux.

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