‹ La philosophie de Charles RenouvierChapitre 31 sur 182 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

LES CATÉGOr.IKS

La loi du nombre a renversé définitivement l'idole de la chose en soi; elle nous a délivrés du môme coup de l'infini, de la substance et de la nécessité. Mais ses bienlaits ne laissent pas, semble-t-il, que d'ôli-e redoutables: tout étant nombrable, tout est discret, plus de continuité; il reste une sorte d'atomisme spatial et temporel, une poussière de phénomènes coexistant dans l'espace, successifs dans le temps. N'est-ce pas l'anéantissement du représentatif et du représenté, de la pensée et de son objel? Avec l'enchaînement des idées nous perdons le réel et l'intelligible. Comme dans le système de David Hume, les perceptions sont disjointes, décousues, tout au plus reliées par des rapports qu'établit une association accidentelle et que fixe une habitude subjective. Loin d'être un sceptique Renouvier, comme Kant, veut fonder les droits de la science, de la morale, de la religion même, et il se fait fort d'établir que ce monde discret, disconlinu, tirithmétique, si j'ose dire, est un monde tout à la fois réel et intelligible.

Ce monde est réel. Les inquiétudes que nous inspire la loi du nombre, ne marquent que la ténacité du préjugé substanlialiste. Avec la chose en soi il semble que la réalité nous échappe, qu'il ne reste qu'une suite d'apparences éphémères, l'universelle Maïa de ridéalismc hindou,

l'écoiilement du fleuve où nul ne se baigne deux fois; que la loi, si ce mot garde un sens,nesoit que l'accident heureux qui l'amenant des impressions semblables en fixe l'ordre en habitudes machinales ^ Renouvier retourne l'objection contre ses adversaires. C'est la théorie de la substance qui conduit « à l'illusionisme». car, suivantelle, ce qui est n'apparaît pas, ce qui apparaît n'est pas et la connaissance est enfermée dans ce royaume des ombres. « Si nous acceptions pour un moment l'emploi que les substiantialistes font du terme de phénoménisme pour désigner le système qui réduit le monde réel à une suite de phénomènes instables et transitoires, nous pourrions énoncer ce paradoxe : le suhstaatialisme c'est le phénoménisme-. » Que m'importe la substance immuable? Elle n'existe pas pour moi, puisque je l'ignore, elle ne sert qu'à enlever toute réalité véritable au seul monde qui existe pour moi, parce qu'il est le seul que je puisse connaître. La substance, comme le Protée de la fable, estune insaisissable et décevante divinité, dont les perpétuelles métamorphoses dérobent la vraie nature : elle relève de la mythologie. Ajoutez qu'elle a pour conséquence logique le panthéisme, le déterminisme, que par là encore elle est la négation de toute multiplicité réelle, de toute existence particulière, individuelle, « en tant que compatible avec la permanence », l'anéantissement du monde de la représentation, un véritable « nihilisme ».

A. Comte s'est trompé dans sa théorie de la séparation radicale des trois états, théologique, métaphysique, positif; il s'est trompé plus gravement encore, quand il a réduit l'objet de la connaissance et de la croyance humaine à l'objet de la science proprement dite, supprimant tout l'essentiel de la philosophie et de la religion, « mais il n'a pas laissé de résumer exactement la méthode appliquée et de mieux en mieux éclaircie des savants modernes, et

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