Premier Es.iai, t. I, p
LES CATKGORIES 87
relation constante, générale, qui lie les unes aux autres les variations solidaires des phénomènes, quand les uns varient et se déterminent en raison de la variation et de la détermination des autres. La fonction ne pose plus un rapport fixe, elle enveloppe des rapports variables, mais liés selon une loi constante. La chaleur modifie l'état d'un corps solide, le dilate, l'amène à l'état d'incandescence, de fusion, peut le décomposer en ses éléments chimiques ; les variations du corps répondent aux variations de la chaleur suivant une progression régulière, il y a là une fonction physique, La conscience est une fonction très complexe qui enveloppe un très grand nombre de lois et même de fonctions subordonnées (intelligence, sensibilité, volon(é). Prenez le raisonnement et la passion, vous avez deux termes variables, soumis à des lois de correspondance, plus la passion s'exagère par exemple, plus le raisonnement s'atTaiblit ; l'association des idées au contraire se précipite et s'exalte ; mais ces fonctions multiples sont enveloppées dans une fonction supérieure, la conscience, sous laquelle s'ordonnent les fonctions secondaires de la vie spirituelle.
La substance, source de tant d'embarras pour les philosophes, nous apparaît ainsi comme une hypothèse superllue. L'idée d'être, à la prendre dans ce qu'elle a de réel, de positif, comme élément nécessaire de toute pensée cohérente, se résout dans les idées scientifiques de rapport, de loi, de fonction ; elle exprime l'unité, la synthèse, le groupement des phénomènes et la solidarité de leurs mutuelles relations. « Etre sans loi et loi sans êti^e sont des termes dénués de sens... Les phénomènes considérés avec leurs lois, dans leurs fonctions, présentent le double caractère de permanence et de développement ordonné que le sens commun reconnaît aux êtres*. » Le phénoménisme traduit en langage scientifique la pensée
1. Premier Essai, l. I, p. 140, 164. CL Critique philosophique, 1873, n» 18 ; 1884, n- 35 et n» 37.
du vulgaire qui ignore le substratum et la scolastique de ses partisans. Les êtres sont de certains ensembles de phénomènes liés par des fonctions déterminées dont la complexité et la distinction s'accroissent des corps matériels à l'homme. Dans les corps matériels la notion commune d'être se résout en fonctions mathématiques, mécaniques, physiques, chimiques, c'est-à-dire en groupes distincts de phénomènes qui ont leurs lois particulières, se rattachant les uns aux autres par des lois plus vastes « et tous ensemble dépendent de quelques lois générales que l'expérience révèle, et des lois mathématiques de l'étendue et du mouvement ». Dans les êtres vivants de nouvelles fonctions s'ajoutent aux précédentes et en partie les modifient : en même temps que l'ensemble se complique, son unité s'accroît, les phénomènes en action récipi'oque forment un tout distinct, les individualités se caractérisent et s'opposent. La vie représentative nous montre le plus haut degré de complexité et de distinction auquel atteint l'existence : aux fonctions de la vie organique qu'elle enveloppe elle surajoute et coordonne tout un ensemble de fonctions nouvelles et, plus une en môme temps que plus complexe, elle arrive à constituer dans l'homme « au milieu de l'ordre total, un ordre aussi distinct et complet que le permet l'existence de lois plus générales », un véritable microcosme.
La philosophie critique reste donc également éloignée et du panthéisme qui absorbe toute multiplicité dans l'unité de la substance, qu'on ne réussit ni à nommer ni à définir, et du phénoménisrae empirique de Hume qui ne laisse qu'une poussière de faits discrets, séparés, sans liaison concevable. L'idée de la loi, lidée de la relation antérieure, en un sens, et supérieure aux phénomènes qu'elle lie, nous délivre de la chimère de la chose en soi, en nous laissant tout ce qu'il y a de positif dans l'idée de substance. « Sans doute l'apparence d'un instant ne remplit pas l'idée que nous avons de la réalité, mais conçoit-
on rien de plus réel que ce qui apparaîtrait non pas seulement longtemps, mais constamment, toujours? » L'identité de la conscience et la permanence des personnes ne dépendent pas de je ne sais quelle substance spirituelle; elles n'exigent rien de plus que Tidentité et la permanence relatives qui résultent de la diversité harmonique et des variations réglées d'un groupe de phénomènes régis par une loi.
Le monde fini, discret n'est pas seulement réel, mais il est en même temps intelligible, les deux termes étant d'ailleurs solidaires.
Ce qui caractérise la philosophie de Renouvier, c'est que son phénoménisme n'est pas un pur empirisme, c'est qu'en ne reconnaissant que des phénomènes, il admet l'ordre, l'ensemble des lois comme un phénomène général qui enveloppe les autres phénomènes et les domine. Les empiriques résolvent toute relation dans les termes qu'elle lie, c'est le principe de tous leurs embarras ; la relation n'est pas postérieure aux phénomènes, pur accident, rencontre fortuite; elle existe comme eux, elle leur est môme logiquement antérieure puisqu'elle pose les conditions selon lesquelles ils peuvent apparaître. S'il en est ainsi, puisque tout, en dernière analyse, est représentation, celle-ci doit avoir ses lois primordiales, ses relations conslilutives, et puisqu'on ne peut rien concevoir en dehors de la représentation, les lois qui la rendent possible doivent être des lois irréductibles de l'être comme de l'esprit, prédéterminer en un sens, au moins dans leur forme, la pensée et le monde qui est son objet. L'expérience se constitue par une synthèse, dont les lois sont les lois primordiales de la représentation que la réflexion doit dégager par l'analyse de celte synthèse confuse où elles sont engagées. Le problème le plus difficile qui s'impose au philosophe est celui de définir ces données générales, irréductibles, ces lois premières qui conditionnent la représentation et par suite se retrouvent en tout ce que
nous pensons. Avant l'expérience, comme sa condition même, il y a les catégories, les lois, les synthèses primitives que dissimule la connaissance confuse telle qu'elle nous est donnée.
« Les catégories sont les lois premières et irréductibles de la connaissance, les rapports fondamentaux qui en déterminent la forme et en règlent le mouvement. Gomme données dans une représentation actuelle, elles tombent sous l'expérience, elles sont particulières,... l'expérience en tant que telle ne donne point le général. L'universalité propre aux catégories consiste en ce que, passant nécessairement sous les conditions de l'expérience, pour se manifester, elles se présentent pourtant comme supérieures à l'expérience, capables de l'envelopper, propres à la conduire et à lui imposer des régies. Nous nous attendons à trouver les catégories constamment vérifiées par le développement indéfini de l'expérience, et l'ensemble des rapports qu'elles sont propres à embrasser compose pour nous la série de rexpérience possible '^. » Ainsi, selon Renouvier, il y a des catégories, des lois de la représentation qui ne dérivent pas du donné ; ces lois sont universelles, car elles sont présentes à toute expérience comme les relations constantes qui la dominent et qui la règlent; elles sont nécessaires, car, rendant l'expérience possible, elles ne sauraient être violées par elle. Dans toute relation établie par la pensée, il y a une matière, un donné, tel nombre, telle durée, telle qualité, et une forme générale, la quantité, la qualité, le temps.
Le problème qui s'impose à la philosophie critique, à la philosophie qui proclame que tout est relatif, mais que