‹ La philosophie de Charles RenouvierChapitre 48 sur 182 · Premier Essai, t. II. p · texte numérisé non relu

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représentation, que nous universalisons les relations d'étendue et de durée aussi bien que la relation de force efficace et déterminante.

Rattachée à la force, la cause n'est pas pour le néocriticisme, ce qu'elle est pour l'empirisme de Hume et de Mill . l'ensemble des conditions d'un phénomène, elle est, à la lettre, ce qui la détermine. La cause est une condition : {"nécessaire, c'est-à-dire sans laquelle un phénomène n'aurait pas lieu, toutes choses étant égales d'ailleurs; 2" suffisante, c'est-à-dire qui posée donne le phénomène; 3" effectivement déterminante. Il ne faut pas confondre les conditions à défaut desquelles un événement ne se serait pas produit et les conditions qui l'ont déterminé. Une personne meui't empoisonnée; la cause de sa mort, quoiqu'on dise St. Mill, ce n'est pas au môme titre, l'existence de l'organisme, sa constitution, l'état de l'atmosphère, c'est, à l'exclusion de tous les autres antécédents, l'ingestion de tel poison qui a arrêté les battements du cœur, altéré les globules du sang, paralysé tel centre nerveux. Je jette une pierre dans un ilcuve, elle tombe au fond, bien des conditions, faciles à énumérer, sont impliquées dans ce phénomène : si par exemple l'eau avait la densité du marbre, la pierre ne s'y enfoncerait pas. Mais, à l'exclusion de toutes les autres conditions, la cause, la cause déterminante de la chute ne peut être cherchée que dans le mouvement de la main qui a jeté la pierre, ou dans l'action qu'exerce la terre conformément aux lois de l'attraction. Ce n'est pas à l'ensemble de toutes les conditions nécessaires d'un phénomène qu'appartient le caractère d'être suffisant pour le déterminer; c'est souvent à une seule de ces conditions, les autres étant seulement nécessaires, et cette condition, qui est appelée expressément la cause, « est aussi celle qui permet à l'esprit d'appliquer la notion de force qui relativement à l'assemblage de toutes n'aurait aucun sens raisonnable » (p. 321 1. Je tiens un poids

suspendu, que de conditions n'implique pas le phénomène ! « Mais il n'y en a qu'une qui au fait détermine, quand les autres sont données : c'est la volonté, c'est-àdire au fond la direction soutenue de la pensée. La volonté ainsi entendue est le seul phénomène qui pris, €essé et repris, donnera lieu, tant de fois qu'on voudra, à l'interruption et à la reprise de la suspension du poids, toutes choses demeurant les mêmes (Tailleurs. » (p. 330-1.)

Ainsi contre Hume et Si. Mill, il faut dans l'idée de cause, avec la force, rétablir les idées d'efficacité, de détermination. L'application de la loi de causalité à la nature n'est nullement compromise par le fait que nous transportons dans le monde extérieur la force dont nous ne trouvons l'intuilion que dans la conscience de nos actes. Il faut seulement se souvenir que le savant doit s'en tenir à l'étude des phénomènes, à la recherche de leurs successions constantes. La force n'est pas par ellemême quantité, elle ne se mesure pas directement, on ne l'atteint que par l'intermédiaire des changements qui résultent de son action. En mécanique, sous sa forme la plus simple, la force ne s'évalue que par le mouvement qui seul relève des mathématiques, et, qu'il s'agisse de forces physiques, chimiques, vitales, de la force représentative, les sciences ne peuvent jamais que constater par l'observation des successions de phénomènes, ou mesurer les mouvements pris comme équivalents mécaniques des forces qui échappent elles-mêmes à la mesure. Bref « la force proprement dite, son existence, sa nature sont des faits de l'ordre extra-scientifique », la partie patente et observable des phénomènes doit seule occuper le savant, la notion de force est un point de vue du philosophe, étranger aux analyses et solutions des problèmes posés au physicien.

Efforçons-nous d'éclaircir la théorie de Renouvier, en montrant ce qui la rapproche et la distingue des autres grandes théories de la causalité. Selon D. Hume, le rapport

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causal se ramène à un simple rapport de succession constante; Kant ne dérive pas le principe de cause de la succession contingente des phénomènes, c'est au contraire dans la catégorie de cause qu'il trouve la raison de l'ordre phénoménal; Maine de Biran trouve dans l'application de la volonté à l'organisme, dans le fait primitif de l'elTort, avec la conscience immédiate de la force, le type primitif de la cause que nous étendons ensuite à tous les autres phénomènes. La théorie de Renouvier reproduit quelque chose de chacune de ces théories : D. Hume a raison quand il affirme que l'expérience ne nous montre jamais que des successions de phénomènes, il a tort quand il rejette la loi a priori que la pensée applique à Tintelligence de ces successions et méconnaît la notion de la force qui en lie les termes l'un à l'autre; Kant a raison contre Hume, quand il rétablit le jugement a priorique , et montre dans l'esprit le principe de l'ordre phénoménal ; mais dans le rapport de la cause à l'effet il ne voit qu'un lien de nécessité intellectuelle, il ne reconnaît pas dans lactiou de l'esprit sur lui-même le type de la notion de force, et il est amené par là au déterminisme universel; Maine de Biran a raison de se tourner vers la conscience, dy chercher l'idée vraie de la cause, il se trompe, quand il croit trouver dans Faction de la volonté sur l'organisme la conscience immédiate d'une force, et plus grossièrement encore quand il substitue aux rapports des phénomènes l'idée d'une cause qui se transforme en son effet. (Ju'est-ce qui passe de la volonté aux muscles des bras qu'elle agite ?

Admettre la causalité transitive, supposer que l'action d'une substance se transporte dans une autre substance, c'est prendre l'inintelligible pour une explication. La théorie de Renouvier se relie par cette négation de la causalité transitive, en même temps qu'à la théorie de Hume et des empiriques, à celle de la grande école cartésienne. Quand Descartes eut séparé radicalement la pen-

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sée de l'élcndue, on fut l'rappé de, Timpossibilité d'entendre la communication de ces deux ordres de substances. Aucune image ne permettait de symboliser le passage d'une action spirituelle, inétendue, dans un corps étendu. Malebranche évite la difficulté par l'hypothèse des causes occasionnelles : entre les phénomènes il n'y a que des rapports de succession constante, l'un n'agit pas sur l'autre, Dieu seul est cause efficace, à l'occasion du mouvement de la première boule meut la seconde, à l'occasion de la volition meut le corps de l'animal ou de l'homme. Avec Leibniz le problème se pose plus nettement encore. Le monde est composé d'êtres individuels, simples, inétendus ; ces monades n'ont pas de fenêtre, rien n'y pénètre du dehors, leur existence n'est que la suite de leurs représentations. Dès lors il ne peut plus être question « d'espèces sensibles » émanées ou reçues, de vertus introduites, de mouvements transmis ; le problème de la cause se ramène à celui « de savoir comment une conscience peut être informée de ce qui se passe dans une autre conscience (p. 306). » Il faut alors nécessairement recourir aux idées d'ordre, de correspondance. L'harmonie préétablie est « la loi en vertu de laquelle aux modifications spontanées d'une monade quelconque correspondejit les modifications consécutives également spontanées d'un nombre indéfini d'autres monades en relation avec la première. » L'école cartésienne rejoint donc l'école empirique en ce sens quelle supprime la causalité transitive et ne laisse dans le monde donné que des rapports constants de phénomènes. Avec Hume et avec Leibniz, Renouvier ramène la causalité à l'ordre : « la loi dans ce cas consiste dans une relation générale, en vertu de laquelle, à de certains phénomènes, où qu'ils se produisent, répond ipso facto la production de certains autres phénomène>. et ce lien est ce qu'on appelle en style de mathématiques fonction de variables... [Troisième essaie II, p. 307). La transition causale apparente n'est qu'une harmonie qui

consisfe en la production do B conséquent, à raison de la donnée antérieure, ou production de A antécédent, renfermant les conditions nécessaires el suffisantes de B conséquent [Essai de classificalion si/stétnalique. II, p. 395). » Mais contre Fempirisme il faut : 1° maintenir, comme Kant, à la loi de cause son caractère à priorique ; 2° avec Leibniz et Maine de Biran, rétablir dans le rapport des phénomènes qu'elle lie, la notion de force efficace, de détermination, le sentiment d'effort, déployé ou subi, qui accompagne le rapport de causalité chez les êtres doués d'une conscience distincte.

Ainsi interprétée, la catégorie de cause n'enveloppe rien moins qu'une philosophie de la nature, une théorie dynamique de l'être. A prendre les choses du dehors, dans le représenté, les phénomènes n'offrent que des successions constantes; de ce point de vue, qui est celui du savant, leurs rapports ne sont jamais que des séquences, des consécutions que confirme l'expérience de l'individu et de l'humanité. Mais en vertu d'une loi nécessaire de la représentation, nous projetons la force, de la conscience où elle nous est révélée, dans le monde, que nous n'entendons qu'en le faisant ainsi à notre image et à notre ressemblance. Si la cause est détermination, si la détermination suppose la force, si par suite en tout il y a effort, action et réaction, en tout, à des degrés divers, avec des dégradations croissantes qui de plus en plus l'affaiblissent, se retrouve une sorte de volonté, et le monde est un ensemble de sujets agissants, analogues au sujet dont nous prenons conscience en nous-mêmes.

Ce n'est pas assez de se représenter le monde comme un ensemble de forces, le dynamisme, selon Renouvier, ne se sépare pas du tinalisme. La loi de finalité est aussi légitime, aussi nécessaire à la pensée que la loi de causalité. Il y a fin quand il y a tendance à passer d'un état à un autre état. Pris abstraitement, la tendance et l'état sont deux termes exclusifs l'un de l'autre, comme la puissance

et l'acte : tendre, c'est s'éloigner virtuellement, et l'éloignement est la négation de l'état d'où le départ se fait. La tendance est un intervalle de deux états, comme la puissance est un intervalle de deux actes, mais la puissance enveloppe une multiplicité de possibles, la tendance a une direction simple, unique, elle est l'anticipalion d'un état futur déterminé; la fin définit les moyens qui permettent de la réaliser, le but marque la route à suivre pour l'atteindre. Deux actes définis, limitant la puissance, constituent la force, deux états définis limitant la tendance forment une synthèse originale, \'à passion. Lu passion participe de la tendance et du double état : elle est l'état de tendance. La fin est ce pourciuoi quelque chose est; le moyen est ce qui est pour quelque chose ou en vue de quelque chose : le moyen est le genre d'etfet propre à cette cause qu'on appelle finale.

Qu'on n'objecte pas que l'expérience externe ne nous montre directement aucune fin, que nous ne trouvons les idées de tendance, de passion que dans la conscience que nous prenons de nos propres actes. Nous transportons les fins à la nature, comme les causes, pour la comprendre, en la soumettant aux lois nécessaires de la représentation. « Le devenir implique la puissance et la cause, il n'implique pas moins la tendance et la fin. Tout changement, selon la représentation, veut une force : « c'est le principe de causalité ; tout changement veut de même une passion, c'est le principe de finalité. » L'organisation tout entière est à nos yeux un tissu de moyens et de fins; quant aux modifications des corps inorganisés, si elles semblent indépendantes de cette loi, c'est seulement que nous ignorons comment elles en dépendent. La force et la passion ne sont représentées qu'en rapport avec une conscience, mais les autres catégories, nombre, espace, temps, qualité, que nous projetons sans hésiter hors de la personne, ne sont-elles pas aussi intimement liées à la représentation dont elles sont les modes? « Il n'est pas

plus difficile de transporter à la nature les passions que les forces. » L'homme est porté à donner à l'animal l'appétit, une vie affective plus ou moins analogue à la sienne; il faut reconnaître aux plantes un principe de tendance et de choix, quelque instinct analogue aux vues qui dirigent l'animal; enfin les savants eux-mêmes placent des affinités dans les êtres inorganiques, et, dans toute matière, Vattraclion. Les sciences d'ailleurs n'ont pas plus à chercher les fins que les causes; les unes comme les autres sont soustraites à l'expérience directe et à la mesure mathématique. A la catégorie de finalité se rattachent les concepts du beau, du bien, les jugements synthétiques qui donnent les lois premières de l'esthétique et de la morale.

Les lois de cause et de fin projettent en tout ce qui est la force et la passion; la catégorie de la personnalité ne va à rien moins qu'à faire de la conscience une loi universelle des choses. Gomme le représenté n'existe que dans la représentation, et celle-ci dans la conscience, on peut dire que toutes les catégories aboutissent à la loi de personnalité après l'avoir constamment supposée. « Il faut à l'analyse un analyste, à la science un savant. De toute notion, de tout jugement, de tout objet représenté dans l'espace ou dans le temps, on peut demander en gui ils se manifestent \.. Toute loi étant donnée dans une représentation complète et nulle part ailleurs que nous sachions, on peut toujours demander de quel ensemble de phénomènes un rapport quelconque fait partie représentativement. La réponse à cette question est la loi de conscience ou de personnalité, i)i quo referente^ in quo cogitante ^ . » Comme toutes les catégories, la loi de personnalité se détermine par la synthèse d'une limite et d'un intervalle correspondant. La limite est le soi, une sphère et une série de phénomènes posés comme être, comme acte,

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