‹ La philosophie de Charles RenouvierChapitre 50 sur 182 · Ibid., t. 1, p · texte numérisé non relu

Ibid., t. 1, p

rie est-elle parfaitement cohérente en toutes ses parties ? Sur le premier point, il est bien difiicile d'accorder à Renouvier qu'il achève l'œuvre de Kant, qu'il en réalise les intentions véritables. Ses catégories qui s'appliquent aux phénomènes du dehors, à la façon de cadres qui leur restent extérieurs, n'ont guère que le nom de commun avec les formes et les catégories de Kant qui ne laissent arriver le donné à la pensée qu'après l'avoir transformé : c'est la dilTérence de la juxtaposition mécanique et de l'assimilation organique. La connaissance, pour Renouvier, se ramène à deux éléments : d'abord l'état de conscience, le phénomène immédiat, que nul sceptique n'a jamais contesté ni nié, puis la liaison, l'ensemble des rapports a priori qui associent, combinent ces phénomènes, espace, temps, qualité, cause, etc. Sans doute on n'atteint jamais le phénomène absolu, et la représentation, par cela môme qu'elle est toujours relative, toujours nous est donnée sous quelque catégorie \ mais les catégories ne transforment pas le donné, elles s'y appliquent du dehors, elles le lient sans le déterminer, les deux termes ne se pénètrent pas. Aussi Renouvier refuse de distinguer les formes de la sensibilité des formes de l'entendement : l'espace et le temps sont des catégories comme les autres, puisque, comme les autres, ils établissent des relations entre des représentations données-. Tout autre est la théorie de Kant, la pensée ne se constitue pas par une

1. « L'absolu est eu quelque sorte donné dans le phénomène, en tant que simplement présent ou posé; mais aussitôt posé, le pliénomène api>araît dans une relation qui peut bien n'être pas telle, mais qui est nécessairement quelque ; ainsi le phénomène est et l'absolu disparaît. » {Lof/ique générale, I, 141.)

2. « Pour M. Renouvier. la connaissance, en somme, n'a que "deux éléments : l'élément sensation, phénomène donné coinme représentation, une fois pour toutes dans la conscience, ([uoique pourtant susceptible d'entrer dans des combinaisons multiples, et l'élément liaison, espace, temps, cause, quantité, qualité, liaison a priori, si l'on veut, et catégorie, mais catégorie qui pose entre les termes des relations extérieures, qui les unit sans les déterminer, et qui rappelle plus Vassocialion liabifuelle de Hume que Vapercpption Iranscendantale de Kant. » (lianneipiin : Vu nouvel organe du néo-cri licisme].

liaison extérieure des phénomènes, auxquels elle adapte des cadres a priori; sans elle, il n'y a plus ni phénomène, ni objet; avant son action, le donné n'est qu'une matière indéterminée, indéfinissable; ce n'est qu'en lui imposant ses formes qu'elle en fait un élément de sa propre réalité. Par l'intermédiaire du temps, forme a priori de l'intuition pure, l'entendement exerce une action sur la sensibilité; par là il intervient dans toute représentation dont aucune n'est indépendante de ses synthèses, et il constitue, en dernière analyse, les éléments de la pensée comme leurs rapports, abstraction faite de la matière indéfinie qu'il reçoit du dehors.

Considérées en elles-mêmes, les catégories de Kant ne sont pas des faits généraux, que nous soyons réduits à constater, à énumérer, elles se tiennent, elles se supposent, elles forment un tout organique : ensemble des conditions de l'unité de la conscience, elles y ont leur centre, elles en rayonnent et elles y conspirent. Les conditions du « je pense » constituent pour le donné des lois auxquelles il ne saurait se soustraire sans cesser d'èlre un donné pour nous. Les catégories ne sont que le système des lois a priori qui, liant les phénomènes, en ramènent la diversité à l'unité de l'aperception pure. La conscience de soi est ainsi la loi des lois, la forme des formes; son unité est tout à la fois antérieure et postérieure aux catégories, elle est la fin dont elles sont les moyens, elle est leur principe et leur résultante. Les catégories de llenouvier sont sans lien entre elles, elles sont des phénomènes universels que nous dégageons de l'expérience, que nous n'avons pointa justifier ou à dériver d'un principe unique. La conscience n'arien qui la mette à part des autres lois de la pensée; elle n'est pas le centre idéal vers lequel ioutes convergent; elle est une catégorie comme les autres. Ni plus ni moins que l'espace ou le temps, que la cause ou la fin, elle est une relation donnée dans la représentation, elle ne se distingue des autres relations qu'en ce

sens que toutes à des degrés divers la supposent. Supprimer, sous prétexte de scolastique, la nécessité interne qui organise tous les éléments de la connaissance, nier avec la spontanéité de ronlendement Taperceplion transcendantalejSuljslituer le l'ait au droit, poser des phénomènes et, en face deux, comme des termes qui leur sont extérieurs, des lois a priori qui ne sont elles-mêmes que des phénomènes, des lois que Ion constate, que Ton no peut justilier, est-ce reprendre l'œuvre de Kant, la corriger en l'achevant ? N'estce pas plutôt revenir à Hume, aux perceptions séparées, aux associations qui les lient du dehors sans les déterminer?

Il n'est pas douteux que le néo-criticisme ne supprime de la doctrine de Kant ce qui en fait le caractère original; la théorie, à la prendre en elle-même, est-elle du moins parfaitement cohérente? Toutes les lois, qu'elle reconnaît comme lois premières de la pensée, de l'espace à la conscience, sont-elles de même ordre? Réussit-elle à concilier l'a priorisme et la contingence ? l'abstraction empirique et la nécessité?

A prendre ces lois premières dans leur expression, peut-être y a-t-il quelque chose d'artiiiciel. Un excès de symétrie dans la forme ternaire donnée à chaque catégorie qui se pose par thèse, antithèse et synthèse. Renouvier ne justifie cette division par aucune preuve rationnelle, il se borne à constater quelle réussit et que chaque catégorie s'y prête sans résistance. Il est à remarquer d'ailleurs que la synthèse, l'acte original de la pensée ne se définit pas de la même manière dans toutes les catégories : tantôt, comme semble l'impliquer la forme ternaire, la synthèse est l'unité des deux termes antithétiques ; dans la loi du nombre, par exemple, la totalité est la synthèse de l'un et du plusieurs; dans la loi de qualité, l'espèce résulte de la considération simultanée du genre et de la différence. Prenons au contraire les catégories de position, de succession, de causalité : la synthèse ne poi'lo plus, à viai dii'C, sur (huix, mais sur trois termes,

l'étendue se délinitnon pas par le point et par Tespace ou inlervallo, mais bien par deux points distincts limitant l'intervalle. Or ce n'est point là une variation indiiFérente dans l'exposition : si la force, dans la catégorie de causalité, était la synthèse immédiate de l'acte et de la puissance, puisque la force est déterminante, efficiente, le second acte serait nécessairement donné dans le premier; au contraire, si la force n'est définie que par les deux actes qui limitent la puissance, le déterminisme sans doute n'est pas exclu par cela seul; il ne résulte pas du moins de la seule définition de la loi de causalité; il y a place pour une sorte de clinamen, le second acte n'est pas donné par cela que le premier est posé; il peut y avoir des cas où la détermination, où l'efficacité se concilie avec la contingence, puisque la force n'est définie qu'avec le second acte qui n'est pas nécessairement impliqué dans le premier. Examinons maintenant les catégories en elles-mêmes. Par délinition, « elles sont les lois premières et irréductibles de la connaissance, les rapports fondamentaux qui en déterminent la forme et en règlent le mouvement ». Renouvier semble bien jusqu'ici d'accord avec Kant pour élever au-dessus de l'expérience les principes a priori qui la rendent possible. Mais reste-t-il fidèle à celte définilion'? Ses catégories sont-elles toutes de même ordre ? ontelles le même sens, la même valeur, la même universalité'? jouent-elles le même rôle dans la connaissance? Kant distingue la matière et la forme de la pensée : faite pour s'appliquer à l'intuition, pour en lier le divers, la catégorie est une pure forme, elle ne doit rien contenir de matériel, elle ne saurait donc être une donnée de l'expérience, car toute donnée de l'expérience externe ou interne est à la fois matière et forme et ne tient de la catégorie que par ce ([u'elle a de formel. Pour Renouvier, les catégories sont des rapports, des lois ; mais si d'une part ces rapports expriment des synthèses a priori de la pensée, d'autre part ils ne sont pas ce que l'esprit ajoute au donné, des

actes de la pure spontanéité intellectuelle, ils sont immanents au donné, les lois constantes, universelles qui sont enveloppées dans Texpérience, que l'onivre de la réflexion est d'en dégager. En même temps que formelle, la catégorie, à ce titre, est réelle, elle est une loi des choses, comme les autres, mais une loi nécessaire, liée à la représentation dans ce qu'elle a de général; qu'il s'agisse de l'espace ou du temps, de la fin ou de la conscience, elle ne fait qu'universaliser un rapport donné dans une intuition particulière. Je trouve dans mon expérience intime la relation de cause, et la loi de cause n'est rien de plus que cette relation dégagée de l'expérience, objectivée, universalisée, étendue à tout le représenté. De ce point de vue, les lois de la nature ne ditïèrent pas essentiellement des catégories, elles sont elles aussi des rapports généraux qui enveloppent les phénomènes, et même des rapports a priori, en ce sens au moins que l'ordre de Ja nature résulte non d'une action imprévue qui passe dun être en un autre être, mais bien d'une harmonie préétablie qui fait que les changements se répondent selon des règles constantes. Il est facile de voir quels avantages Renouvier trouve dans cette théorie de la connaissance. En multipliant, selon sa méthode, les principes premiers, en avouant franchement tous ceux dont il a besoin pour la pleine intelligence des choses, en leur conférant le même degré de certitude, il unifie, il met comme sur un pied d'égalité les divers modes de la connaissance. Kant distingue les formes de l'intuition pure, qui garantissent la mathématique et son application aux phénomènes, les catégories de l'entendement qui fondent la physique mécanique, le principe régulateur de la finalité, qui permet avec la hiérarchie des genres l'induction, les postulats de la raison pratique, qui déterminent l'être inconnaissable selon les exigences de la conscience morale. Dans sa théorie, la certitude et l'objectivité sont comme en raison inverse du contenu réel de la connaissance et de l'intérêt pratique de

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riuimanilé. Selon Renouvici-, les principes de la philophie figurent sur la liste des catégories au même titre que les principes de la science. Il y a quelque chose d'arbitaire à accepter les uns et à rejeter les autres, quelque chose d'absurde même à concevoir l'être d'après les catégories les plus abstraites qui ne prennent un sens concret que par la catégorie la plus haute, que par la conscience, avec laquelle disparaissent et la représentation et ses lois. « Le mécanisme n'est que le point de vue que hi conscience prend sur elle-même et sur toute vie par les catégories d'espace et de temps et par les sciences de la quantité. Il l'aut chercher à tout expliquer dans la nature mathématiquement et mécaniquement, et en même temps savoir que le mécanisme n'est que l'apparence extérieure de la nature, que ce qu'il y a au foml, c'est la pensée^ ». La science est une abstraction nécessaire, mais la philosophie est aussi légitime que la science, puisqu'elle rétablit les éléments que celle-ci néglige et sans lesquels il n'y a point d'intelligibilité véritable ; l'une et l'autre reposent sur les catégories, sur les lois universelles de la représentation, dont aucune ne s'impose par une irrésistible évidence, qui toutes se proposent au choix d'une intelligence, dont le jugement implique un concours de la ])assion et de la volonté.

Mais ne peut-on contester à Renouvier que toutes les catégories soient du même ordre, que toutes se présentent avec des titres égaux à notre créance, que toutes jouenl le même rôle dans la connaissance, soient dans le même sens des lois tout à la fois du représentatif et du représenté? Et d'abord l'espace et le temps n'ont-ils rien de spécifique, rien qui les dilTérencie des autres lois de la pensée ? L'espace et le temps se caractérisent par la continuité, dont l'infini seul permet la mesure, puisque toute fraction d'un continu reste elle-même divisible. Mais, dira

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