Premier Essai, t. II, p
conscience, ii faut donc dégrader la conscience indéfiniment pour la mettre partout, étendre ses limites aussi loin que celles de Texistence. Est-ce là vraiment une catégorie comme les catégories de quantité, de qualité, de relation, une condition nécessaire de la pensée? Admettre cette prétention, ce serait excommunier, mettre hors de la pensée tous les savants qui nient les causes et les fins, tous les philosophes qui reconnaissent, à la façon de Descartes, une existence réelle à l'étendue, dire que tous ces systèmes n'ont pas pu être pensés. Cette prétendue loi est une théorie, la théorie de l'anthropomorphisme universel, la suppression « de la chose », l'affirmation qu'il n'y a que des représentations, par suite qu'il n'y a que des consciences, que Dieu même ne peut être qu'une personne grandie, magnifiée dans toutes ses puissances. Je ne critique pas l'idée de mettre en tout la force, la passion, et par suite à des degrés divers la conscience et comme une ébauche de personnalité, je doute seulement qu'il soit légitime, dans une table des catégories, démettre sur le même rang les lois primordiales, qui sont les conditions mêmes de la pensée et de la science, et les analogies par lesquelles nous universalisons avec les lois de notre vie intérieure, les données de l'expérience interne. A la considérer en elle-même, la théorie des catégories ne paraît pas parfaitement cohérente, elle ne repose pas sur un principe bien défini, et elle comprend des lois d'ordre différent, est-elle du moins en accord avec la philosophie générale dont elle est la pièce maîtresse? C'est une idée chère à Renouvier que le problème de la certitude n'est point un problème logique, mais un problème psychologique et moral dont la solution dépend de celle que reçoit le problème de la liberté. Toute affirmation qui dépasse l'état de conscience immédiat suppose un acte de volonté qui s'ajoute aux raisons de croire, un parti pris d'aflirmer. Or, s'il y a des catégories, des lois a priori, n'y a-t-il pas une certitude logique, intellectuelle, qui ne Séailles. — Renouvier. 9
dépend pas du libre choix, qui s'impose par une nécessité de di'oit à l'intelligence'? Les synthèses a priori constituent un ensemble de lois auxquelles les faits et les représentations ne sauraient se soustraire, que la pensée doit accepter sous peine de se nier elle-même ; dès lors, en accordant que sur certaines questions nous no puissions dépasser la probabilité, n'y a-t-il pas un premier critère de la vérité, qui, lié aux catégories, repose sur la nécessité? Ronouvier objectera que les catégories ne sont pas déduites, prouvées, qu'elles sont proposées à l'acceptation des esprits individuels. Soit, mais dès qu'elles sont acceptées, dès que la pensée s'est reconnue en elles, de deux choses l'une, ou elles ne sont pas de vraies catégories et il y a une erreur provisoire à rectifier, ou elles sont les vraies synthèses a priori, les lois premières, et il y a par cela mèm»e une vérité qui s'impose, le probable ne commence qu'au delà des conséquences nécessaires de ces lois nécessaires. Si les catégories ont, pour ainsi parler, quelque chose de trop impérieux pour s'accorder avec l'hypothèse du libre choix de la vérité, si leur nécessité contrarie la contino:ence, d'autre part le phénoménisme pur, qui les réduit à n'être que des phénomènes comme les autres, n'a-t-il pas quelque chose de trop lâche pour justifier l'existence de lois nécessaires? On dit: la loi est un phénomène, mais constant, universel. La difficulté résulte de cette définition même. Par hypothèse, il n'y a rien d'antérieur à la représentation, la pensée n'est pas avant les pensées. Dès lors que sont les catégories ? en quel sens sont-elles antérieures au donné'? où résident-elles"? Renouvier avoue qu'il est incapable de les justifier, qu'il ne peut que les dégager de l'expérience. Comment dès lors y voir autre chose que des faits que l'on est réduit à constater? Oui, dira Renouvier, ce sont de simples phénomènes, de simples rapports logiquement antérieurs à l'expérience qu'ils règlent. Mais de quel droit conférer à ces rapports lanlériorité logique, à ces phénomènes l'universalité, la néces- .<
silo ? Qu'est-ce qu'un fait universel, nécessaire ? Comment savez-vous que ces caractères lui appartiennent? La catégorie est un phénomène. Sa généralité résulte-t-elle d'une induction analogue à celle par laquelle nous nous élevons des faits particuliers aux lois empiriques, mais Renouvier ne se lasse pas d'insister sur le caractère tout hypothétique de l'induction, sur son impuissance à donner des principes universels. Il croit pouvoir être plus heureux par l'abstraction ; il veut qu'on dégage les catégories de l'expérience où elles sont enveloppées comme dans une synthèse confuse. Mais on ne voit pas comment l'abstraction donne plus que ce que l'expérience ne contient, comment elle extrait du particulier l'universel, du contingent, le nécessaire. Une telle abstraction n'est plus seulement un procédé logique, discursif, elle suppose un acte propre de l'esprit, une synthèse toute a priori qui est précisément ce qui reste à expliquer, car elle est ce qui fonde proprement la catégorie.
Renouvier reproche sans cesse à Kant de rester au point de vue de la vieille ontologie en gardant le noumène, la substance, on peut dire que lui-même dans sa théorie de la connaissance reste au point de vue du dogmatisme ralionaliste. Il définit la vérité \ adsequatio rei et intellecti(^. « La vérité de la connaissance dépend de la constitution de notre intelligence; si l'intelligence humaine est constituée de manière à rélléchir la réalité, la connaissance humaine est vraie; s'il n'en est pas ainsi, la connaissance humaine est fausse. Nous croyons que l'intelligence humaine est constituée de manière à voiries choses telles qu'elles sont' ». Les principes de la connaissance ne sont pas des points de vue permanents ou progressifs de l'esprit dans son effort pour s'adapter au donné, ils sont les lois constitutives de l'être devenues les lois constitutives de l'esprit. La science est relative en ce sens qu'elle ne