Année philosophique, 1898, p. -1 (Paris, F. Alcan
porlc que sur les phénomènes et leurs relations, elle est absolue en ce sens qu'elle est l'expression adéquate de la réalité. L'esprit ne déforme pas l'être en l'appréhendant, il n'a pas à l'imaginer ou à le rêver, il le sait. Si Renouvier rejette la substance, l'infini, l'absolu, c'est précisément pour faire tomber le mystère de l'inconnaissable, s'il ne laisse que des faits et des rapports, c'est pour proportionner ce qui est à la pensée et à ses lois, pour ne rien laisser à connaître qui ne puisse l'être clairement et distinctement. Renouvier est un intellectualiste : c'est, parce qu'il identifie les lois de la pensée et de l'être, qu'il ramène l'être à des rapports, toute pensée étant relative. Le principe de contradiction est un principe métaphysique, puisqu'il est un axiome logique : supposer dans l'être la contradiction, ce serait opposer l'être et la pensée, donc poser quelque chose à connaître qui ne pourrait être connu. Le nombre n'est pas un artifice de l'esprit, un langage conventionnel, le nombre est une loi des choses puisqu'il est une loi de la pensée. Nous devons considérer comme données dans le réel les lois qui nous servent à le penser. Cette réciprocité du sujet et de l'objet n'a rien qui doive nous surprendre s'il n'existe rien en dernière analyse que des représentations. Etre, c'est être représenté : dès lors les lois premières de la représentation sont les lois premières de ce qui est, et l'on comprend qu'on puisse dire tout à la fois que les catégories sont des faits et qu'elles sont nécessaires, qu'elles sont des lois réelles et des lois formelles, que chacune universalise un mode partictilier de l'intuition sans être empirique. Sans doute l'esprit n'est pas inerte, il applique à l'intelligence des choses ses propres lois, mais les lois des choses étant identiques aux lois de la pensée, tout se passe comme si l'esprit se bornait à rélîéchir le donné, et on peut dire en ce sens « qu'il est un théâtre des relations, en tant qu'elles apparaissent, qu'elles sont perçues, qu'elles peuvent être appréciées et classées. »
La connaissance n'est pas une interprétation symbolique, elle est une constatation de ce qui est. Mais si les lois sont réelles, si elles sont données antérieurement aux phénomènes qu'elles coordonnent, tout ne semble-t-il pas prédéterminé? Renouvier lui-même, après avoir longtemps rejeté l'harmonie préétablie, reprendra sur le tard le mot et l'idée. Dès lors la liberté n"a-t-elle pas quelque chose d'un accident, dont on voit mal la place dans ce monde prévu ? et comment comprendre la contingence, ce quelque chose d'entièrement nouveau, qui s'ajoute aux déterminations antérieures de l'être, chaque fois qu'on s'élève d'un ordre inférieur ù un ordre supérieur d'existence, du physique à l'organique, de la vie à l'intelligence? Cette originalité n'est-elle pas plus apparente que réelle ?
A ces difficultés peut-être Renouvier répondrait-il : mon ambition n'est pas de simplifier, mais d'exprimer la complexité du réel. Je brave la formule scolastique : principia non sunt multiplicanda, je me donne tout ce dont j'ai besoin pour penser et pour agir, sous la seule réserve, à la différence de tous les philosophes maniaques de l'unité, de ne pas violer la première loi de la pensée, le principe de contradiction. Je déflnis la pensée par la relation et j'identifie les lois de la pensée et les lois de l'être, parce que c'est la condition d'une connaissance à la fois claire et vraie. Je reconnais comme catégories toutes les lois qui me sont nécessaires pour arriver à la pleine intelligence du monde, sans chercher à les dériver d'un même principe ou à les ramener à l'unité. Si je me refuse à voir dans les lois des points de vue de l'esprit, si je les fais réelles, c'est que l'ordre pour moi définit l'existence. En acceptant l'ordre, sans lequel il n'y a ni pensée, ni action, je rejette la nécessité, et je pose la cpntingence et la liberté, parce que sans elles je n'entends ni la vie intellectuelle ni la vie morale de l'humanité.