‹ La philosophie de Charles RenouvierChapitre 55 sur 182 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Par la théorie des catégories, Renoiivier s'est efforcé de conjurer les conséquences de la loi du nombre. Une poussière de phénomènes séparés, disjoints, sans continuité, supprimait à la fois Funité du monde et de la pensée : au-dessus des faits particuliers, multiples, il élève les faits généraux, permanents, les fonctions qui les coordonnent. Son phénoménisme n'est pas un empirisme. Les représentations ne se succèdent pas au hasard, leur suite n'est pas un accident, elles sont soumises à des lois premières, irréductibles, qui les dominent et les enveloppent. Les cadres de l'expérience sont donnés a priori. Avec l'ordre, avec les relations constantes, invariables, la stabilité nécessaire à la pensée nous est rendue : des phénomènes se compose un monde réel dont la connaissance est possible. Mais ce n'est pas assez d'établir que la connaissance est possible, il faut en définir la portée et les limites. La philosophie critique ne se contente pas de fonder la science, elle libère l'esprit humain des vains problèmes, elle cherche dans l'analyse de ses lois la raison tout à la fois de la science et des bornes qui lui sont imposées. Les catégories qui relient les phénomènes donnés nous permettent-elles de comprendre dans un système de rapports définis l'univers tout entier? La science rêvée par les philosophes, qui ne s'arrêterait qu'aux premiers principes, aux premières causes, aux fins dernières, la science totale, qui porterait sur l'ensemble des êtres, embrasserait dans une unité intelligible toutes les relations, estelle possible?

A l'existence de la science totale, Kant oppose les antinomies, Renouvier s'accorde à reconnaître avec lai qu'elle est impossible, il nie qu'elle le soit par suite d'une contradiction inhérente à l'esprit et à ses lois. Prises en ellesmêmes ou dans leur application aux phénomènes, les catégories n'impliquent aucune antinomie. Examinons d'abord les catégories en elles-mêmes, et dans leur expression. Si chaque catégorie se présente sous une forme ternaire, est la synthèse de deux termes qui s'excluent, ce n'est pas que la contradiction soit comme à la racine de la pensée. La synthèse n'affirme pas l'identité des termes opposés qu'elle embrasse, elle n'a rien de commun avec le processus dialectique de la logique hégélienne. Voir dans les catégories des lois antinomiques, ce serait n'en comprendre ni la nature ni le sens. Prenez la catégorie du nombre, elle s'exprime dans cette formule : unité, pluralité, totalité ; le tout est la synthèse de l'un et du multiple. Est-ce à dire que cette loi de la pensée nous autorise à tout confondre, à dire que le tout est un (sans pluralité), que le tout est multiple (sans unité), par suite que l'un est le multiple '? Si les catégories revenaient à cette négation du principe d'identité, comme l'expérience trouve en elles ses principes constitutifs, ce n'est pas seulement la science totale, ce sont toutes les sciences particulières qui seraient compromises, car il n'est point une question sur laquelle l'esprit, armé de ces lois contradictoires, ne pût à volonté démontrer le pour et le contre. Mais « pour qu'il y ait vraiment contradiction, il faut que les termes opposés, rapportés à un seul et même sujet, dans un seul et même rapport, donnent lieu à des propositions contradictoires. » Or il n'en est nullement ainsi dans les catégories, les trois termes qui les constituent ne sont pas des

termes indépendanls, qui s'entendent les uns en dehors des autres; la thèse et l'antithèse nont de sens que lune par l'autre et n'existent que dans la synthèse qui les unit; il est ahsurde par suile de dire, en isolant ce qui ne peut être isolé, que dans le tout l'un est le plusieurs, ou que le tout est en même temps et sous le môme rapport un et multiple, c'est là réaliser de vaines ahstractions ; l'un et le plusieurs sont des termes corrélatifs qui ne se définissent dans la représentation que l'un par l'autre et qui n'ont de réalité que dans la synthèse du tout qui les réunit.

Si d'ailleurs, à les prendre en elles-mêmes et dans leur expression, les catégories ne rendent pas la science impossible en ruinant le principe de contradiction, elles ne suffisent pas à la constituer.. L'analyse des synthèses primitives, le développement de tous les termes qu'elles impliquent, l'exposé de tout ce qu'il y a de primitif, d'irréductible dans les lois de la représentation n'accomplirait pas la science :« en déroulant ainsi tout le contenu abstrait des catégories, œuvre difficile, sujette à beaucoup d'erreurs, et qui ne peut être que le résultat de travaux collectifs et prolongés, on n'arrivera pourtant qu'à dessiner le squelettede la représentation. Cet ensemblede formes sans vie, immobile, inapte à donner les fonctions particulières, sera le svstème des rèales du savoir, non le tableau de l'esprit et de la nature. » La représentation ne consiste pas tout entière dans les rapports généraux qui l'ordonnent ; il faut joindre à cette forme une matière, tout l'ensemble des phénomènes déterminés que donne l'expérience, les rapports effectifs de nombre, d'étendue, de durée, les espèces, les changements, les causes, les fins, les personnes, d'un seul mot le monde\ Des catégories,

4. « Le monde est l'ensemble de tous les rapports composant la représentation quelconque, tant objectifs que subjectifs, et présents, ou passés, ou même futurs, sans que rien de.vtérieur, d'antérieur ou de postérieur puisse en être distingué, et quelle que soit aussi la distinction des parties intrinsèquement posées. » (Premier Essai, t. III, p. 8.)

qui nous laissent dans l'abstrait, on ne saurait par aucun artifice de déduction logique faire sortir la science totale du réel.

Pas plus que les catégories prises en elles-mêmes et dans leur expression, les catégories dans leur application aux phénomènes donnés ne nous amènent à des antinomies insolubles. Obéissant à une loi, que Renouvier appelle /o/ d' universalité et qui rappelle la raison de la Critique de la raison pure, Tentendement conçoit le monde, c'est-à-dire une synthèse totale de tous les phénomènes, de tous les rapports présents, passés, futurs, qui ne laisse rien en dehors d'elle. Mais si nous concevons le monde, pouvonsnous en faire la science, le ramener à un certain nombre de relations nettement définies? Ici encore, à considérer les catégories non plus en elles-mêmes, dans leur expression, mais dans leur application aux phénomènes, il semble que la science trouve un insurmontable obstacle dans la contradiction nécessaire qui s'impose à l'esprit dès qu'il tente de préciser l'idée de la synthèse totale et d'appliquer au donné la loi d'universalité. Selon que nous obéissons en efTet aux suggestions de l'expérience ou que nous nous en tenons à l'idée du monde comme d'un tout réel, la loi d'universalité nous amène à des conclusions contradictoires : les suggestions de l'expérience nous portent à reculer les limites du monde à l'infini en tous sens; l'idée même du monde comme d'un tout exige que ces limites, si reculées qu'on les suppose, soient fixées et définies.

L'expérience ne nous présente jamais que des relations qui s'enveloppent l'une l'autre, un nombre compris dans un nombre plus grand, une étendue qui déborde de toutes parts une étendue plus vaste. Le monde par définition est le Tout-Etre, il ne laisse rien en dehors de lui, ni nombre, ni durée, ni étendue, il n'est pas dans un temps, dans un lieu, puisque par hypothèse il embrasse tous les temps, tous les lieux. Dès lors quand nous tentons de nous représenter le monde, si nous l'imaginons fini, nous imaginons

nécessairement au delà de ses limites une étendue qui lui appartient par hypothèse et ainsi de suite à l'inlini. Bref, l'hahitude de passer sans cesse empiriquement de la partie au tout, d'un tout à un tout plus vaste, de remonter de changements en changements, de causes en causes, de rapports en rapports, sans être arrêté jamais, s'oppose à ce que nous finissions le monde et ne nous permet de le concevoir que comme une expérience analogue à la notre, indéfiniment prolongée dans le passé, dans l'avenir, sans terme originaire ni final (antithèse de Kant). I\Iais d'autre part, de cela seul que nous posons le monde, c'està-dire avec les phénomènes leur synthèse totale, avec les rapports et les lois leur commune fonction, nous excluons l'infini. « Il y aurait contradiction à ce que la synthèse fût, et ne fût pas déterminée \ » Par cela même que le monde est un tout, il est fini, il est un nombre, une étendue, une durée; il a commencé, il dépend d'une ou plusieurs causes qui ne sont pas des eiïets, mais des actes antécédents premiers, il est compris dans une ou plusieurs consciences ; ni son origine ni sa fin ne peuvent être reculées à l'infini (thèses de Kant). Ainsi, selon que, poumons représenter le monde d'après la loi d'universalité, nous obéissons aux suggestions de l'expérience, ou que nous développons l'idée du Tout-Etre directement, par rapport aux lois catégoriques, nous arrivons à des conclusions contradictoires. Les antinomies ne sont plus ici artificielles, illusoires, elles ne résultent pas de la décomposition de synthèses préétablies dans la connaissance, elles sont des couples de propositions entre lesquelles il faut opter. Si le choix est impossible, si les thèses et les antithèses sont également fondées en droit, le principe de contradiction n'est pas applicable à la synthèse totale des phénomènes et la sience du monde est par là même impossible.

Il n'y a point là selon Renouvier des antinomies, c'est-

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