‹ La philosophie de Charles RenouvierChapitre 57 sur 182 · IbicL, p · texte numérisé non relu

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S'il est faux que, dans lapplicalion des catégories au monde considéré comme tout, l'esprit soit condamné à osciller d'un terme à l'autre des antinomies, la synthèse totale n'est pas rendue impossible par une contradiction à laquelle la pensée ne saurait échapper parce qu'elle est sa loi même. Bien plus, il semble que déterminé sous tous les rapports, fini en tous sens, le monde soit rapproché des proportions de l'esprit. Mais pour n'être pas contradictoire, la synthèse totale ne nous est pas moins interdite, selon Renouvier, parce que toute science est nécessairement limitée.

En premier lieu, par cela môme que le monde est le Tout-Etre, qu'on ne peut rien poser en dehors de lui que, par définition même, il ne l'envahisse aussitôt et ne l'enveloppe, on ne saurait appliquer les catégories au monde, le mettre en rapport avec quelque chose qui ne soit pas lui. Le monde, à ce titre, est au delà de l'expérience possible ; il ne peut être compris, puisque toute connaissance est relative, et qu'il est contradictoire de faire du monde le premier terme d'un rapport dont le second terme manquerait nécessairement.

jNIais le problème de la synthèse totale peut se poser en termes différents. 11 ne peut être question d'établir une relation entre le Tout-Etre et autre chose que lui pour le comprendre, c'est une contradiction dans les termes; mais le Tout-Etre est soumis aux catégories, il est constitué par des relations qu'il enveloppe, à le prendre dans ses phénomènes composants, et ces relations sont en nombre fini; le monde a telle étendue, telle durée; il commence avec une ou plusieurs causes ; il se représente en un certain nombre de consciences; n'est-il pas possible de dominer cet ensemble de phénomènes et de rapports, de faire de cet ensemble même l'objet d'une science, de le ramener

LA SY.\THl":SE TOTALE Ul

à quelques lois définies, trégaler ainsi la pensée à la synthèse totale, au monde réel? Renouvier s'efforce d'établir que sous toutes les catégories la synthèse totale échoue.

Prenez d'abord les catégories inférieures, le nombre, l'étendue, la durée; le monde est soumis à ces lois, il est fini sous chacun de ces rapports, il est tel nombre, telle étendue, telle durée, le principe de contradiction l'exige. La limite existe, mais nous ne pouvons l'atteindre; il n'est pas de méthode qui nous permette de définir et de mesurer ces rapports qui, pour être donnés, ne nous en sont pas moins inaccessibles. De la catégorie du nombre il n'est pas possible de déduire a priori le nombre des phénomènes réels, car en tant que loi générale de la représentation, elle est indéterminée, indéfinie, elle n'est rien de plus que la possibilité de concevoir toujours un nombre plus grand que tel nombre assigné quel qu'il soit. Demanderons-nous à l'expérience ce que l'analyse de la catégorie nous refuse? Nous savons assez que l'expérience ne nous permet pas de définir le nombre du monde par la sommation des faits et des rapport réels. 'Nul ne songe à entreprendre cette addition dont les termesmèmes nous manquent. Il resterait de chercher la mesure du nombre universel dans une loi supérieure dont il dépendrait, mais la loi du nombre est une catégorie, une loi irréductible qui ne peut être, par hypothèse, ramenée à une loi plus haute. Le même raisonnement s'applique mot pour mot aux catégories de l'étendue et de la durée : ni l'analyse de la loi de la représentation, ni l'expérience, ni le rapport inintelligible d'une loi supérieure à une loi première, irréductible, ne permettent de mesurer l'étendue et la durée réelle du monde.

Si des catégories inférieures nous passons aux catégories supérieures, le môme échec nous attend. Il est impossible de définir le Tout-Etre comme une espèce, puisque, n'admettant rien qui lui soit extérieur et qui l'enveloppe, il ne laisse en dehors de lui aucun genre auquel il s'oppose

comme difîérence. Pour tourner la difficulté, les philosophes qui tentent la synthèse totale sous la catégorie de qualité ramènent le monde, qui enveloppe tous les genres, toutes les différences, à quelque genre, à quelque différence unique, c'est-à-dire qu'ils suppriment en dernière analyse les espèces, sous prétexte de les ramener à l'unité.

Du point de vue du devenir, le problème serait de comparer l'état du monde pris dans son ensemble à deux instants donnés, c'est assez dire qu'il est insoluble. « Le changement du tout rapporté au tout ne serait atteint par la science qu'autant qu'il nous serait permis de comparer le Tout à lui-même, à deux moments successifs. Or le Tout nous échappe sous les diverses catégories que nous avons passées en revue. Le problème serait donc de déterminer une série dont nous ne possédons pas un seul terme \ » Pouvons-nous du moins, limitant le problème, déterminer le premier terme du Devenir. Sur la nécessité d'admettre un premier commencement, il n'y a pas de doute possible. « Si le devenir n'avait pas commencé, ou il ne serait point, ou le nombre de ses termes actualisés serait sans nombre. La première hypothèse renverse Texpéi-ience et la seconde le principe de conlradictiun -. » La loi d'universalité, jointe à la loi du nombre, nous oblige à nous arrêter dans la régression des phénomènes écoulés, « à poser par delà tout devenir un ou plusieurs phénomènes premiers, existants ou venus, non précédés ; quoique de tels termes, de cela même qu'ils ne deviennent pas, et ne s'offrent pas autres à l'égard de rapports antérieurs, ne puissent pas être déterminés catégoriquement ^ » Ainsi le premier commencement, dont l'aveu nous est imposé par le principe de contradiction, nous est incompréhensible, parce qu'il est au delà de l'expérience, hors

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