Premier Essai, t. III, p. l'JG
ensomblo de consciences. Mais si la loi de personnalité est à ce litre une catégorie, si par suite nous ne pouvons nous représenter aucun être que sous les conditions de la conscience, la synthèse totale, sous la loi de la personnalité, n'est pas pour cela moins soustraite à nos efforts. Ni l'hypothèse de la pluralité primitive des consciences, ni l'hypothèse de l'unité ne sont propres à résoudre intelligiblement le problème de la synthèse unique et totale des phénomènes. Si nous nous représentons à l'origine plusieurs consciences, plusieurs groupes de représentations, assemblées séparément sous la loi de personnalité, il faut admettre des rapports entre ces groupes, un certain devenir de chacun d'eux en fonction des autres. Mais poser une pluralité dont les éléments sont fonctions les uns des autres, c'est poser un ordre enveloppant et précédant au moins logiquement ces éléments et leur total brut. Cet ordre, il est très difficile de le concevoir existant ou donné, sans le concevoir aussi comme siégeant en une certaine représentation universelle propre à l'embrasser, et peutêtre à le constituer. « Eu un mot l'idée de loi, ou de système de lois, introduit inévitablemenc dans l'hypothèse de la pluralité quelque chose qui approche beaucoup de l'hypothèse de l'unité. »
Essayons maintenant de concevoir une conscience unique enveloppant la totalité des phénomènes. Cette conscience d'abord ne répond plus à la seule notion que nous puissions nous faire delà conscience, puisque l'opposition du soi et du non soi s'évanouit dès que la conscience est identique avec le monde. Sautons par-dessus cette difficullé, posons une conscience primitive unique. De cette unité comment faire sortir la pluralité? Admettrons-nous la thèse de \ émanation, il n'y a dans ce mot qu'une image qui n éclaircit rien. « Commencer par l'unité toute seule, et tirer de la seule imité la pluralité , c'est vouloir déduire A de non A et non A de A ; cela n'a pas de sens. » Unité et pluralité sont des termes corrélatifs, logiquement
Se AILLES. — Renouvior. JO
inséparables, qui n'ont pas de sens en dehors de la synthèse qui les unit, il est absurde, contraire aux lois de la pensée de déduire l'un de l'autre. La théorie de la création n'est pas plus heureuse. On suppose à l'origine une conscience personnelle qui d'abord existait seule et se suffisait, on place en elle la représentation du monde, que pose, qu'extériorise à un moment donné un acte de sa volonté. Mais d'abord essayez de concevoir cette conscience première indépendamment de la création, vous ne pouvez que poser des abstractions indéterminées, l'Etre, la puissance, la pensée de la pensée, l'amour de l'amour, ou encore entasser des termes contradictoires, l'infinité actuelle, l'éternité, l'immobilité dans le changement. C'est toujours quelque chose de monstrueux : la conscience qui ne peut être que relative, élevée à l'absolu, la conscience qui n'est point la conscience, la représentation qui nie toutes les lois de la représentation. Essayez maintenant de définir la relation de la conscience créatrice universelle avec le monde. Vous n'arriverez jamais à concevoir comment une représentation donnée peut faire qu'une représentation autre et séparée soit pour la première fois et se pose en dehors d'elle. « Où trouver le type de la causalité créatrice ? Ni la logique, ni l'expérience ne le renferment. Que quelque chose soit ou commence, qu'une fonction sans précédents soit, assurément cela peut se dire incompréhensible ; mais la logique nous oblige à le poser ainsi : il y aurait contradiction à ne pas l'admettre ; bien plus, nous comprenons que des phénomènes premiers, par cela même qu'ils sont premiers, ne se comprennent pas. Mais que l'un qui est fasse que le tout autre qui n'était ixis soit^ voilà qui est nouveau, étrange, une hypothèse à laquelle rien ne répond dans la connaissance et d'oii ne saurait sortir de solution pour la science. » Une loi entièrement étrangère à la connaissance est à vrai dire une loi qui n'existe pas. « D'ailleurs, s'il n'y a pas tout à fait contradiction, dans la lettre, à supposer que la représentation.
dans une conscience donnée, suscite la représentation dans une conscience qui n'est pas donnée, car ce serait bien là le fait de création d'une personne par une autre, il y a une étrangeté telle que, pour haute et traditionnelle qu'on la fasse, on -ne peut que la qualifier de fantaisie illustre et gigantesque, La création est l'acte de la plus que puissance. »
Le monde une fois créé, nouvelles difficultés. Comment la conscience primitive unique peut-elle tout à la fois continuer d'être le tout, ayant toute puissance et toute science, et cesser de l'être, se trouvant en rapport avec d'autres choses et d'autres consciences? Dirons-nous que les êtres et en particulier les êtres libres n'opposent pas une vraie limite au créateur? C'est anéantir ces êtres, entre tous la conscience humaine, la seule qui soit positivement connue. Admettons-nous dans ces êtres une vraie limite à la conscience créatrice, nous n'obtenons plus la synthèse totale dans une conscience unique, puisqu'il y a de l'inconnu pour elle. Ajoutez enfin que si cette conscience première connaît non seulement le passé, le présent, mais l'avenir indéfini et tous les possibles, nous retombons dans la contradiction de l'infini numérique actuel. De toutes parts nous échouons.
A prendre des choses du point de vue strictement logique, non seulement la synthèse totale est impossible sous la loi de personnalité, mais il n'est pas même permis de se prononcer sur l'unité ou sur la pluralité des consciences originaires. Tout en avouant cette impuissance, Renouvier dans son Traité de Logique générale adopte l'hypothèse de la pluralité comme plus conforme tout à la fois et aux lois de la logique et aux données de l'expérience. « Laissant dans leur inaccessible obscurité les origines pures, nous posons une pluralité de consciences comme fait primitif de notre connaissance. Nous ignorons quelles purent être la portée, l'étendue, la qualité de ces représentations premières, le lien et la raison
du lion qui soumit à Jgs lois leur existence commune, et jusqu'à quel point, de ces représentations premières ellesmêmes ou de leurs lois, dépendaient les représentations subséquentes, les consciences que nous connaissons. On substitue de cette manière l'unité multiple, le tout, à l'un pur, idole des métaphysiciens ^ »
Nous voyons ici encore ce qui distingue Renouvier de Kant, ce qui oppose son phénoménisme radical à la théorie du noumène. Le problème que pose Renouvier, dans cet examen des limites marquées à la connaissance humaine, n'est autre que le problème que Kant pose el résout dans la dialectique transcendentale. Mais Kant admet la raison comme une faculté distincte de l'entendement, il se place au point de vue de ses adversaires, il reconnaît dans les idées de l'âme, du monde et de Dieu des illusions nécessaires qu'il justifie en les dissipant. La science totale de Renouvier n'a plus rien de commun avec la métaphysique : il ne s'agit pas de comprendre le rapport du fini à l'infini, l'infini est contradictoire; il ne s'agit pas de s'élever à l'absolu, tout est relatif; d'atteindre la substance, il n'existe que des phénomènes et des lois, il s'agit de résoudre le problème qui, dans l'hypothèse de la relativité de la connaissance, du phénoménisme pur, du monde fini, se substitue au vain problème vainement agité par les métaphysiciens. La science totale ne peut être que la synthèse unique et totale des phénomènes. En vertu de la loi d'universalité, nous concevons le monde, c'est-à-dire l'ensemble de tous les phénomènes, de tous les rapports réels ; en vertu de la loi du nombre, ce monde est fini, il a telle étendue, telle durée, il comprend tant . d'espèces, de changements, de consciences; pouvons-nous * sous chacune des catégories : 1° définir la fonction universelle qui domine, enveloppe toutes les fonctions particulières, savoir parexemple quel est le nombre du monde,