‹ La philosophie de Charles RenouvierChapitre 6 sur 182 · Essai de classification, II · texte numérisé non relu

Essai de classification, II

LA PREMIERE PHILOSOPHIE DE RENOUVIEIl 0

l'existonce actuelle d'un infini de qnantité. » Cette ferme décision « de n'admettre, en fait de données actuelles, dans Tordre de la quantité, que celles qui sont soumises à la loi déterminante du nombre », renversait toutes les audacieuses constructions de sa philosophie antérieure en ruinant leur fondement, la synthèse des contradictoires. Mais en revanche de ce seul principe logiquernent poursuivi, il voyait sortir une suite de conséquences inattendues, dont la plus neuve, la plus hardie était la nécessité de nier la régression à l'infini, l'éternité de la nature et de Dieu, pour affirmer, contre tous les théologiens, contre tous les philosophes de l'absolu, un premier commencetnenl des phénomènes.

Quand on refuse à Dieu l'éternité, quand on ne recule pas devant le premier commencement des phénomènes, quand, selon l'expression si claire de Hume, on admet « qu'il n'est pas nécessaire que tout ce qui a un commencement ait aussi une cause d'existence », leproblèmedu libre arbitre semble trouver sa solution dans l'aveu même de la contingence radicale de l'Etre. Les actes libres ne violent pas toutes les analogies, ils sont « des commencements premiers relatifs et partiels, des commencements de séries. » Renouvier nous avoue cependant que « sur ce second point, qu'il voit aujourd'hui si bien lié au premier, sa conversion fut plus lente, plus pénible, en même temps que le résultat d'une action étrangère, et non point du tout du mouvement original de sa pensée \ » Jules Lequier fut ici son initiateur : il lui donna l'idée nette de ce qu'est le libre arbitre, de ce qui l'oppose à rindilïérence, il lui révéla tout ce qu'implique son existence dans l'ordre de la logique et de la réalité, il l'amena à croire que loin de ruiner l'intelligence il la fonde parce que, son action se retrouvant en tout jugement, toute certitude en dernière analyse repose sur lui ■'. Du même

t. Essai d'une classification, U. 380.

2. Sur J. Lequier, voyez : Un philosop/te inconnu, Jules Lequier.

coup la morale du devoir, de l'impératif catégorique, liée à l'idée de la liberté, lui apparut dans la rigueur de son principe, et il comprit mieux le rôle de la croyance, qu'il avait toujours reconnu, ce qui se mêle de moral à toute adhésion de l'esprit, la suprématie de la raison pratique « pour tout ce qu'il est possible à l'homme d'atteindre de vérités au delà des lois d'ordre vérifiable des phénomènes. » La morale venait ainsi confirmer la logique qu'il avait rétablie dans tous ses droits : « au fond, dit-il, sur la question du libre arbitre comme sur celle de l'infini de quantité, c'est à la contradiction que jéchappai, c'est à la logique que je me rendis \ »

Le système de Renouvier était désormais arrêté dans ses grandes lignes ; il savait ce qu'il pensait, ce qu'il voulait penseï", il n'avait plus ni doute ni inquiétude, il s'était affranchi de toutes les influences étrangères qui l'aliénaient de lui-même, il s'était cherché et trouvé, Lequier n'ayant fait que hâter une évolution spontanée et féconder, en lui en montrant toute la portée, les principes que son disciple ne devait qu'à ses propres réflexions sur l'inhni quantitatif. De ce jour, Renouvier se livra à un labeur énorme pour exposer sa philosophie dans ses principes spéculatifs, dans ses applications pratiques ; tour à tour, lui donnant la forme d'une exposition sévère, ou s'efforçant, autant qu'il est en lui, sinon de la vulgariser, de la mettre au moins à la portée d'un plus grand nombre d'esprits. De 1854 à 18G4, en dix années, il a publié une œuvre considérable : Les essais de critique f/ènèrale'^. Cinq ans après, en 1869, il donnait la Science

Revue Philosopliirjiie. 1898, l. I, p. 120-lo0. Renouvier n"a jamais cessé de dire tout ce qu'il devait à Lequier. Il a publié ses manuscrits: La recherclie (Tune première vérité; fragments posthumes 1865 : il a inséré dans la 2« édition des Essais de psi/cholor/ie ralionnelle. les fragments les plus propres à montrer ce qu'il avait emprunté à celui qu'il appelle son maître.

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